mardi 17 décembre 2024

Calidum lumen

On m'a rappelé récemment mes valeurs et mes standards. Précisément ce dont je parlais dans l'article précédent. Je les avais oubliés parce que je n'allais pas bien. Je prends note de ça. Du fait que parfois on s'oublie et qu'il est bon de s'entourer de gens qui vont nous rappeler qui on est et pourquoi on se tient debout. Et ça m'a rappelé aussi que je peux être cette personne qui rappelle aux gens qui ils sont et pourquoi ils se tiennent debout. 


Parce que parfois on oublie. Et qu'on oublie qu'on peut oublier.


Ma crainte, créée par des années de mauvais traitements, d'effacement de moi, de négation de mon intégrité, est que dans mes moments de faiblesse on profite de moi. Qu'on m'assujettisse et qu'on force mes barrières pour ne pas revenir en arrière ensuite. J'ai peur de devoir poser à nouveau ces limites et que cela soit mal reçu. Qu'on pense que je rejette l'autre quand je ne fais que remettre la personne derrière les barrières que j'avais posé avant, mais que je ne gardais pas bien parce que j'allais mal à ce moment-là. Et que si ces barrières sont été franchies, ce n'est pas de ma faute de ne pas les avoir gardées, c'est de la faute de celui ou celle qui les a passées, sachant qu'elles étaient là.


C'est là qu'il est important d'être bien entourée, de pouvoir se confier régulièrement, d'accepter un regard extérieur sur sa ou ses relations. Parce qu'on est pas toujours en état d'avoir suffisamment de recul, ni de se souvenir de nos propres barrières et de nos propres limites.


Je me sens reconnaissante de cet entourage aimant que j'ai autour de moi. Je suis toujours émerveillée de cet amour dans lequel je baigne, c'est une joie et une surprise merveilleuse. Une douceur, une lumière douce comme des loupiotes chaudes dans un recoin bibliothèque couvert de plaids et de coussins. Avec un chocolat chaud. Et des scones au beurre salé. Ca fait tant de bien, c'est la chose la plus précieuse au monde.

mardi 10 décembre 2024

Origami

J'ai passé une grande partie de ma vie à me transformer en origami humain. À me plier en douze pour correspondre aux attentes des uns, ne pas heurter les autres, faire plaisir à tout le monde, en oubliant qui j'étais, quels étaient mes besoins, mes envies et mes sentiments.


Aujourd'hui j'ai toujours ce biais, que je combats jusqu'à un certain point. Un papier qui été plié si souvent et si longtemps garde forcément des marques de pliures et j'aurai toujours ce réflexe, aussi fort que j'essaierai. Je ne considère pas le fait de vouloir faire plaisir comme un défaut ou une contrainte. Ça fait partie de moi aussi et j'aime être une personne attentive aux besoins des autres. Mais désormais je fais aussi attention aux miens et ça change tout. 


J'essaie de peser mes actions et mes paroles pour ne pas heurter ou blesser. Mais je ne veux plus mentir ou me diminuer pour le confort des autres. C'est un équilibre difficile à trouver. Parfois parler fait plus de mal que se taire et parfois c'est l'inverse. Parfois ça fait mal à l'autre et pas à moi et parfois c'est l'inverse. Souvent tout le monde peut souffrir mais aussi en sortir grandi et apaisé. Je mesure et réfléchis. Je vais souvent préférer prendre pour moi l'inconfort et la douleur plutôt que de les infliger parce que c'est aussi dans ma nature. Mais j'exprime aussi cet inconfort et cette douleur. Ça c'est nouveau, et j'aime pouvoir avoir cette honnêteté. J'aime être désormais capable de dire "ton choix me blesse, je ne t'en tiens pas rigueur et je ne t'empêche pas de faire ce choix, mais je ne vais pas taire ma douleur pour ton confort."


C'est très nouveau, et je tremble chaque fois que je me tiens debout, bien droite dans mes bottes, à militer pour moi-même. Par le passé j'en ai lourdement payé les conséquences et ce souvenir me fait avoir peur de ça. Mais maintenant je considère que si on me fait payer pour simplement vouloir être vue et entendue, ce n'est pas juste. Alors timidement mais fermement, je me lève, et calmement, je dis : "non".


Et je suis fière d'être devenue la personne que je suis aujourd'hui, qui sait dire ce petit mot de rien du tout, mais qui change tout. De plus en plus, j'ai pris confiance avec le temps. Aujourd'hui c'est moins difficile mais dans les temps où je suis diminuée, c'est clairement cette confiance en moi qui disparait en premier et c'est là que je dois faire attention à rester bien entourée.

mercredi 4 décembre 2024

Grand huit

Je me sens pleine de reconnaissance aujourd'hui. Je travaille sur un projet collectif, quelque chose qui va m'aider à exorciser ce qui me ronge depuis près d'un an maintenant. Qui va me permettre d'en faire quelque chose de beau et créatif, entourée des gens que j'aime et qui me soutiennent. Et qui sont tous talentueux à leur façon. J'ai tellement de chance de les connaître et de les côtoyer.

Aujourd'hui je me sens reconnaissante pour la vie que je mène. Et pour la liberté que j'ai acquis. Ce n'est pas simple tous les jours, mais je m'en sors bien et je mesure ma chance. 

La vie est étrange tout de même. Certains jours tout semble sombre et on ne voit pas d'issue, le lendemain rien n'a changé, mais la vie semble plus légère. Et parfois l'univers vous fait monter dans des montagnes russes sans prévenir et vous entraîne dans ces méandres, en haut, en bas, en haut, c'est vertigineux, incompréhensible sur le moment, ce n'est qu'après coup qu'on se rend compte de ce qui vient de se passer.

La semaine dernière a été de celles-ci. J'ai dû vérifier dans mon agenda que tous ces évènements se sont bien passés la semaine passée seulement, mais oui. C'est bien le cas. Tant de bouleversements, de joies et de pleurs en si peu de temps, et un seul cerveau pour tout encaisser. Spoiler alert : je n'ai pas bien encaissé. Mais je me sens chanceuse malgré tout d'avoir tout ce soutien autour de moi, ces bras tendus, ces mots réconfortants. Ils me sont si précieux et m'aident à me relever quand je n'en ai plus la force.

On m'a dit "je t'aime" la semaine dernière. Un premier "je t'aime" entre nous. C'est la troisième personne de ma vie qui m'a dit ces mots. Et même si jusqu'à présent ils avaient un lourd impact et un sens profond, j'essaie de me détacher de ça, j'essaie de ne pas mettre trop de pression ni d'attente derrière ces termes. Mais ils me réchauffent le cœur, me rassurent et débrident mes sentiments. Jusqu'à présent j'avançais avec le frein à main, craignant d'en faire trop, craignant d'effrayer et de faire fuir. Mais il ne fuira pas. Il me l'a dit. Et ces quelques mots ont réussi à calmer mes peurs. Quand il est revenu de son voyage et qu'il m'a dit qu'il était amoureux de moi, mon coeur n'a pas explosé de joie, il a trouvé sa juste place. Comme quand on s'assied enfin dans un fauteuil parfait, dans une pièce chaleureuse où on se sent bien, alors qu'on était fatigué et effrayé. Notre lien n'est pas de ceux qui explosent avec des paillettes et des feux d'artifice, mais il est de ceux qui se construisent lentement et solidement. Calmement. Doucement. Surement. Et toujours augmentant. Le genre de lien que la vie ne détruit pas aussi facilement. Un endroit sûr. Je suis si heureuse de l'avoir auprès de moi, et sa présence me fait tant de bien. J'espère lui en faire autant. Je suis si reconnaissante d'avoir croisé son chemin. La probabilité pour que ca arrive était si faible, il a fallu tant de coïncidences et de circonvolutions, c'est drôle. Ma vie est jonchée d'évènements comme ça. C'est comme si un scénariste peu talentueux torturait son histoire juste pour faire arriver un évènement improbable en sortant sa carte "ta gueule c'est magique". C'est une carte si drôle, je l'ai vue dans certains jeux de rôle, confiée au maître du jeu à brandir à ses joueurs quand on fait un tour de passe passe pour arranger le scénario. Je suis à peu près sûre que le scénariste de ma vie en fait autant. Des fois je me dis "attend quoi ?" et il sort sa carte "ta gueule c'est magique". Cette relation est magique. Ta gueule et profite.

Dans le même temps j'apprenais que cette fille, que j'ai rencontré il y a peu mais que j'apprécie beaucoup, n'en a plus que pour quelques mois à vivre. Et je suis bouleversée, bien évidemment, mais en même temps son calme et sa douceur face à tout ça sont impressionnants. Elle accepte, autant que possible, ce qui va se passer. Elle a envie de profiter des derniers moments de façon joyeuse et douce. J'ai envie de passer du temps avec elle, autant qu'elle le souhaitera, qu'elle le pourra, j'ai envie de prendre le temps de lui dire au revoir comme il faut. Je crois que c'est ce qu'elle veut aussi. Quand on est passé près de la mort, quand on a été confronté à cette probabilité concrète, je crois qu'on passe à un autre niveau de calme vis à vis de la fin de sa vie, comme de la fin de celle des autres. On comprends, plus que tout le reste, que c'est possible. Que ce n'est pas un mythe et que ça peut arriver à tout moment. ca remet les choses en perspective. Je crois que c'est ce qui m'a fait prendre des décisions radicales dans ma vie récemment : l'urgence à vivre, parce qu'on a pas de deuxième chance et que ce monde a tant à offrir.

Après ces pleurs et ces émotions fortes, j'ai un peu craqué. J'avais commencé un nouveau boulot, quelque chose de simple a priori, juste quelques heures, rien de compliqué, mais je n'ai pas pu, c'était trop. Trop d'émotions à gérer, trop de stress, trop de nouveauté, je me suis effondrée. Et j'ai eu honte de ça. De ne pas y arriver. Bien sûr je suis bien entourée et on me rassure, mais ça m'inquiète pour l'avenir. J'ai peur de ne plus y arriver. Je vais me laisser un peu de temps.

Le week-end suivant je le rencontrais. Je n'avais pas du tout la tête à ça, perdue entre tous mes sentiments contradictoires, en pleines montagnes russes, j'avais juste envie de me défouler, d'évacuer toutes ces tensions et de ne plus penser à rien. N'est-ce pas pour cette raison qu'on sort le samedi soir ?

Quand il est arrivé dans le bar où j'attendais mes amis, et qu'il s'est assis à notre table en se présentant, je l'ai tout de suite trouvé attirant. On a échangé, un peu, mais il y avait du monde et on s'est mêlé à toutes les conversations. La suite de la soirée, et de la nuit, et de la journée suivante, a été toute autre. Quelque chose s'est passé. Quelque chose qui m'inquiète, parce que j'ai déjà vécu ces débuts de relations foufous, qui démarrent en trombe et retombent comme des soufflets une fois l'excitation passée. Alors je reste prudente. Mais quelque chose s'est passé. Une petite graine. Toute petite, toute jolie. Je vais l'observer prudemment, ne pas m'emballer. Je vais juste l'observer. Et attendre. C'est encore ce que je fais de mieux ces derniers temps. Mais au fond de moi, il y a un cœur qui est une gamine de 14 ans qui vit dans une chambre rose à paillettes et qui regarde sa photo en soupirant. J'ai de l'affection pour elle, je suis heureuse qu'elle se sente bien, mais moi je reste prudente et sur mes gardes. 

Je ne veux plus souffrir. Je ne veux plus que de la douceur et de la sécurité.


mercredi 13 novembre 2024

Lumière

J'écris quand je ne vais pas bien. Généralement ça me permet de mettre mes idées au clair, de prendre un peu de recul, de faire quelque chose de concret avec ce qui me tourne dans la tête. 

J'aimerais avoir assez de constance pour tenir un journal mais je ne suis pas très douée pour les routines, et il est très probable que je ne remplirais que quelques pages avant d'oublier et de laisser tomber à jamais. Et je n'aime pas gâcher les carnets.

J'en ai un qui serait parfait pourtant, rose à paillettes (j'adore les paillettes). J'aurais aussi pas mal de choses à raconter. Depuis que je suis sortie de ma cage dorée pour affronter le monde j'en ai vécu des aventures ! Je les vis toujours. J'espère continuer pendant encore très longtemps.

Peut-être que je remplirai mon carnet rose à paillettes. Peut-être que j'y raconterai mes aventures pour la postérité (et j'espère la stupéfaction de mes descendants s'ils tombaient un jour dessus). 

J'ai envie d'écrire aussi quand je vais bien. Que ma main n'écrive pas que mes pensées les plus noires, mes douleurs et mes doutes,  mais aussi mes espoirs et mes douceurs, et quand je vais tout simplement bien. 

Ce blog est le reflet de mes heures les plus sombres. Peut être qu'un peu de lumière serait la bienvenue ici aussi.

samedi 2 novembre 2024

Hérisson

Oh qu'elle fait mal cette petite voix. Comme elle pique à l'intérieur, comme elle ronge les organes autour. Elle apparaît, logée là dans ma poitrine, hérissée de pointes comme un hérisson en rage, et elle frappe sans relâche.


"Je ne suis pas assez".


Je n'ai jamais été assez. Pour personne. J'étais celle qu'on fréquente en attendant mieux. Une vie à attendre mieux. À ne pas bien me traiter parce qu'après tout je ne suis pas la bonne alors pourquoi se fatiguer. C'est moi qui suis partie finalement. Je n'étais pas la bonne effectivement.


Et cette petite phrase, qui résonne, qui pique, qui me tire vers le bas, vers la noirceur des profondeurs, je l'ai toujours entendue. Je ne veux pas l'écouter mais elle me hurle dans les oreilles, elle s'infiltre dans les brèches de mon coeur et coule dans ma cage thoracique, noire, gluante comme du goudron. Elle infecte tout, elle enrobe mes pensées. 


Je ne voudrais pas l'écouter mais elle est dans ma tête aussi. Elle me répète que je n'ai jamais été assez. Que quoi que je fasse je ne serai jamais assez. Que je suis trop difficile à aimer. Que je peux toujours mettre tout mon être dans la balance ça ne suffit jamais. C'est une douleur qu'on ne peut imaginer.


Je ne comprends tout simplement pas. Mon coeur ne fonctionne pas comme ça. Il rencontre des gens, s'y attache tout doucement, petit à petit, et à force de recevoir des signes que cette personne est bonne pour moi il s'enracine. Je n'ai pas besoin que la personne me donne davantage, à part du respect et qu'elle montre l'envie de m'avoir à ses côtés. Je n'aime pas pour ce que je reçois en échange. Et quand on me rejette j'aime quand même, parce que ce que j'aime c'est la personne, qui elle est et pas ce qu'elle m'apporte. Je ne cesse pas d'aimer parce qu'on m'a rejetée parce que la personne ne cesse pas d'être elle-même et que je continue à aimer même après qu'on m'ait blessée.


Cela résonne au delà de mes relations amoureuses. Et ça explique pourquoi certains départs sont difficiles à vivre pour moi et pourquoi certains chapitres restent ouverts longtemps après qu'ils n'auraient dû. Bien trop longtemps. Certains deuils ne peuvent se faire tant que mon coeur ne se résoudra pas à arracher les racines qu'il a développé. Et c'est un processus tellement difficile, tellement douloureux. Je suis sur ce chemin, sans vouloir l'être, j'essaie d'apprendre que je suis assez pour moi, et que je peux désaimer quand on me fait du mal.


Le hérisson est toujours là, je me demande si je dois aller le caresser, comme dans la chanson. Il serait peut être plus doux après ça.

samedi 5 octobre 2024

Kino mental

Ouverture au noir, on découvre une scène de café-théâtre. J’arrive sur la scène, le public m'applaudit, c'est le début du spectacle, je prends le micro avec un grand sourire et les salue. Les applaudissements diminuent, je m’assieds sur un tabouret sur scène. Je prends le temps d’observer le public jusqu’au silence complet et je commence à parler d'une voix un peu triste.

 

Je (pause) je m'éveille d'un très long sommeil. (pause, silence dans la salle, quelqu’un tousse)

 

(plus vite et plus joyeux) Non mais littéralement, là je viens de dormir 13h, sérieux la grosse flemme quoi (rires). (je redeviens sérieuse) Je m'épuise en ce moment. (les rires cessent ) Je suis fatiguée, profondément fatiguée. Fatiguée de l’intérieur. 

 

Faut que je vous explique un petit peu (petite pause) Il y a quelques semaines de ça, j’ai perdu un ami (petite pause). Alors il est pas mort hein, je vous rassure (petits rires) vous inquiétez pas il va bien, enfin euh aussi bien que possible (petits rires). Nan c’est juste que… (je redeviens sérieuse) je pouvais pas rester amie avec lui. (les rires cessent). Je vais pas entrer dans les détails de pourquoi, mais voilà. C’est comme ça, c’était plus possible. Et ça, ça fait mal putain. C’était la plus longue relation de ma vie. Ça a duré 27 ans. 27 ans ! Je l’ai rencontré au lycée, j’étais toute jeune, j’ai grandi avec lui, on a fait plein de conneries, on a plein de souvenirs ensemble, c’était le genre d’ami que tu gardes toute la vie, qui te disent que si tu tues quelqu’un ils viendront t’aider à enterrer le corps tu vois (rires), enfin c’était mon meilleur ami quoi.

 

Et puis… (attristée) y’a eu ce truc vraiment grave qui s’est passé et notre amitié n’est plus du tout possible maintenant. Et même si c’est ma décision de plus rester amie avec lui, ça reste super difficile. Et du coup bah… voilà. Il est peut-être encore vivant mais moi maintenant, bah faut que j’en fasse le deuil.

 

Intérieur sombre, pièce vide inconnue, on ne voit que Deuil, seul au milieu de la pièce, face à nous, lumière plongeante et dure, regard sol puis caméra, air neutre et sérieux. Il se tient debout et ne bouge pas. Un grand sous-titre jaune dit « DEUIL ». Pas de son de mon dialogue, juste un bom inquiétant à l’apparition du sous-titre. Retour scène standup

 

(pause) Alors ce deuil, je l’ai un peu repoussé un moment parce que j’avais plein d’autres trucs à gérer et que je peux pas tout faire en même temps. Je veux dire la vie c’est déjà assez la merde comme ça, tu cours partout, t’as des problèmes de couple, t’as des problèmes de boulot, t’as des problèmes… euh tout court (rires), enfin ouais j’avais pas le temps de gérer ça en plus, alors je l’ai enfermé dans ma tête comme ça, hop, je m’en occupe pas, et voilà hopla haha je t’ai bien eu cerveau ! (rires)

 

Ouais sauf que c’est pas comme ça que ça marche et on le sait tous. (je redeviens sérieuse) On se fait forcément avoir au bout d’un moment.

 

(pause) Et dans ma tête, comment vous dire, ça se traduit d’une façon un peu spéciale. Que je vous explique. Dans mon cerveau c’est un peu comme dans une start-up (petits rires)

 

Intérieur jour images des bureaux de Cerveau Inc, les bureaux sont vides de gens mais il y a tout le matériel. On voit le nom de la boite en gros sur un mur

 

Ouais je sais ça fait pas envie, je choisis pas mes représentations mentales okay, ça vient comme ça je maîtrise pas (rires) (essaie de convaincre l’audience) mais après c’est une start-up cool hein, y’a des horaires tranquilles, tu télétravailles quand tu veux, y’a des babyfoot (rires), y’a un potager sur le toit (j’invente au fur et à mesure), je sais pas moi, des espaces cocooning (rires) des soirées afterwork pour que toutes mes pensées soient bien corporate (rires) (petite pause, je me rend compte que c’est nul) oh merde quel enfer en fait (rires) ouais mon cerveau c’est une start-up parisienne avec des gens en baskets blanches, déso (rires), bon mais globalement je gère ma vie comme ça en temps normal, y’a des hauts et des bas mais bon ça roule autant que possible. Mais des fois voilà j’ai des intervenants extérieurs, qui viennent faire des missions spéciales et tout vous savez de quoi je parle, vous en avez tous eu dans vos boulots vous aussi (rires). C’est pas qu’on les aime pas hein, mais ils font pas partie de la boite quoi on va pas se mentir. (petits rires) On les tolère, mais bon voilà. (petits rires) Y’a Dépression qui vient nous voir de temps en temps (petits rires), y’a Anxiété qui fait presque partie des murs maintenant hein, il a sa place de parking attitré (rires) Des fois y’a Crush aussi qui passe, on l’aime bien celui-là (petits rires), et puis bah là… y’a Deuil quoi. Donc là voilà ce qui se passe en ce moment dans mon cerveau, à cause de cette histoire d’amitié, j’ai un mec, qui s’appelle Deuil, et qui a débarqué dans ma tête.

 

Intérieur jour salle vide, Deuil dans la même pose que précédemment, qui ensuite sort de la pièce vide vers la droite pour entrer dans les bureaux de Cerveau Inc pendant qu’une main lui tend un mug, qu’il saisit. Il s’arrête devant les bureaux encore vides de gens qu’il observe en sirotant son café, il teste un fauteuil, tripote une souris, mange un bout de donut, regarde autour de lui. Il n’y a personne dans les bureaux. On entend ma voix tout du long

 

Alors ok il est impressionnant, mais il est pas méchant, franchement c’est pas un mauvais gars. Tu vois c’est le genre ingénieur informatique, avec des t-shirts un peu cools tout ça, moi je le visualise plutôt beau gosse (petits rires)

Oui bah on va se faire plaisir hein c’est mon cerveau okay (rires), donc tout à fait dans mon style, les cheveux longs, un peu costaud, un peu dadbody tu vois (petits rires), grand, l’air sympa et tout, un peu le genre Russel Crowe de l’époque Gladiator si vous voyez? (le public fait des ouais approbateurs)

 

retour scène

 

Bon pas le vrai Russel Crowe (rires), nan mais même dans mon cerveau on a pas le budget en fait ((rires), mais pas loin, pas loin (petits applaudissements, je suis surprise) oh ok vous aussi vous kiffez Russel Crowe en fait ? bien ! bien ! vous allez kiffer mon deuil c’est cool, c’est cool, (ironique) cool cool cool (rires)

 

Donc voilà j’ai ce mec là, l’intérimaire, le prestataire de service, le… je sais pas, le chargé de mission, (rires) qui traine dans les bureaux de ma tête mais touuuuuute la journée.

 

Intérieur jour dans bureaux inc. On voit plusieurs scènes de Deuil qui glande dans les locaux et qui n’a rien à faire. Il y a beaucoup d’autres gens qui bossent ou se déplacent. Ex : il boit son mug en regardant les autres travailler, il joue avec la photocopieuse, mange des trucs, il marche lentement dans dans les couloirs, il regarde les gens travailler au loin d’un air chelou mais décontracté, il fait des trucs avec les stylos, il boit beaucoup de café, il joue avec les élastiques, ad lib sur idées et propositions et possibilités du terrain. Le son du spectacle continue par-dessus.

 

Alors il fait que glander hein, il fout rien, mais alors vraiment rien, mais bon en même temps c’est pas de sa faute, parce que moi clairement je le laisse pas bosser, on va pas se mentir. Il a rien demandé je sais, mais bon en règle générale quand je le vois je l’ignore, dès qu’il essaie de faire un truc je lui dis hop hop hop tu fais quoi là, non non ça tu touches pas, laisse-moi tranquille, on voit ça plus tard, hein et ensuite je me barre, je lui donne rien à faire donc bah forcément il s’ennuie.

 

Retour scène

 

(petits rires) Mais ouais mais bon moi j’ai tous les autres trucs à gérer là donc bon un deuil d’amitié t’es mignon, mais la flemme quoi (petits rires). Je veux dire tout ça c’est super dur, super douloureux et tout, et surtout c’est pas vraiment le bon timing.

 

Retour bureaux cerveau inc, Deuil continue ses conneries, toujours plus loufoques, toujours plus gênant pour tout le monde. Il empêche clairement les gens de travailler. On m’entend toujours sur scène

 

Donc bah comme lui de toute façon il va pas partir avant d’avoir fini sa mission, ben il est là, il fait des trucs chelous dans ma tête. Il emmerde tout le monde, il finit tout le café, il m’agace, clairement il empêche ma boite crânienne de fonctionner correctement mais je peux juste pas le virer quoi.

 

Retour scène

 

Parce que je suis pas sa cheffe en fait. (rires)

Nan mais c’est vrai quoi, c’est le genre de trucs que tu fous un peu sous le tapis, t’as pas envie de t’en occuper, mais il arrive un jour où bah t’as plus trop le choix, tu fonctionnes plus. Donc comme j’en avais un peu marre qu’il me désorganise le service, un jour ça m’a pris, j’ai fait allez hop, réunion.

 

Intérieur jour bureaux. Je rentre dans le bureau de Deuil en trombe, il est en train de jeter des boules de papier dans une corbeille, il est surpris de mon arrivée. Le son est celui du bureau.

 

Moi (d’un air pressé et déterminé) : allez hop, j’en ai marre, on va régler ton truc là, au boulot, réunion. Maintenant.

Deuil (pris de court) : euh là maintenant ? 

Moi (autoritaire) : Là maintenant.

Je sors de la pièce, il se lève, rassemble des dossiers en catastrophe (certains tombent au sol, il les ramasse) et me suit précipitamment.

 

Intérieur jour salle de réunion. J’entre en premier, toujours l’air pressé et déterminé. Deuil me suit avec des dossiers en pagaille, l’air un peu affolé. Les dossiers lui glissent des mains sur la table, une partie des papiers tombent par terre, c’est très fouillis, on sent que Deuil n’avait pas prévu cette réunion du tout et que tout ça se fait dans la précipitation. Je roule des yeux, soupire et le regarde avec désapprobation. On s’assied autour de la table de réunion.

 

Moi (déterminée, sérieuse) : Bien. Ca fait combien de temps que t’es là toi déjà ?

Deuil (reprends son sérieux) : ah bah depuis presqu’un an maintenant.

Moi (décontenancée) : un an ? Déjà ? ah ouais…

Deuil (déjà plus sûr de lui) : bah oui, moi j’attend de pouvoir avancer en fait. Tu m’ignores depuis tout ce temps mais tu sais que je peux pas partir tant que mon boulot est pas fini.

Moi (agacée mais honteuse) : oui oui, je sais oui. (pause) (embêtée et attristée) Désolée, j’aurais dû m’occuper de toi avant, j’avais d’autres choses à gérer.

Deuil (compatissant et doux) : je sais oui, j’ai vu tous les dossiers passer. Ca a vraiment pas été une année facile pour toi.

Moi (pensive et attristée) : ouais… (pause, deuil pose doucement une main compatissante sur ma main, je suis d’abord touchée, mais après une pause je l’enlève vivement et me reprend) Bon euh du coup, pour gérer ton truc là, tu as des propositions ?

Deuil (se reprend, sérieux) : Alors oui, en fait j’ai plusieurs choses, tout est déjà prêt, c’est une intervention clé en main si tu veux, j’ai plusieurs propositions et toi tu n’as qu’à choisir l’une des options, ou plusieurs, de toute façon faudra toutes les faire à un moment ou un autre. (avec un léger ton de jugement) Alors jusqu’à présent on avait surtout fait beaucoup beaucoup de déni hein, mais je pense que ça serait bien aussi de (insiste sur le RE de refaire) REfaire un petit peu de tristesse ? ou de la colère ? (il me montre des dossiers avec écrit COLERE et TRISTESSE en grosses lettres dessus, il attend que je prenne une décision)

Moi (agacée et impatiente) : Nan nan mais ça c’est bon, tu m’as proposé tout ça déjà, là je veux qu’on avance en fait. Propose-moi un truc nouveau.

Deuil (légèrement décontenancé) : Ah euuuh (il cherche dans ses papiers, l’air un peu pris de court et pas très content de se faire bousculer comme ça. Il trouve le dossier qu’il cherche mais hésite à me le montrer) Alors (pause hésitante) j’ai peut-être quelque chose.

Moi (intriguée) : Ah ?

Deuil (sûr de lui) : Oui oui je pense que ça pourrait te plaire. Tu te rappelles ce matin quand tu as vu un post sur instagram qui t’as vachement marqué ?

Moi : (fonce les sourcils, air pas convaincu) : euuuh ouaiiiis.. je sais plus ?

Deuil (essaie de me convaincre) : c’était une magnifique vidéo inspirante sur fond de coucher de soleil et de musique apaisante qui disait (avec emphase) « tu as le droit de pardonner » (il fait de grands gestes avec les bras)

Moi : (regard -_-)

Deuil (continue sur sa lancée sans se laisser décontenancer, avec emphase) : je me disais comme ça qu’en fait, t’es pas obligée d’y renoncer à cette amitié. Si tu veux tu peux lui pardonner tout ce qui s’est passé, tu effaces tout d’un coup de gomme magique et tu peux redevenir son amie, comme avant, oui oui ! C’est facile et ça te fera moins souffrir (il se rapproche et pose sa main sur mon bras)

 

La lumière devient progressivement plus sombre, l’éclairage plus dur et menaçant.

 

Deuil (la main sur mon bras, enjôleur et compatissant) : Je sais comme c’est dur toute cette histoire pour toi. A quel point tu souffres. A quel point tu aimerais que rien de tout ça ne se soit passé. Je sais qu’en ce moment c’est difficile pour toi de tout concilier. Il y a une solution facile à tout ça. Tu sais qu’il est prêt pour redevenir ton ami, tu sais qu’un simple message suffira. Trois petits mots et tu retrouves cette belle amitié qui te manque tellement (il sourit, charmeur, et se rapproche encore un peu plus) Tout ça, t’es pas obligé de le vivre. C’est douloureux pour toi, mais ça pourrait être tellement plus simple. Oublie toute cette histoire, et redeviens amie avec lui. Il te manque, non ? Alors pardonne-lui et tout sera fini je te le promet.

Moi (effrayée, j’enlève mon bras précipitament) : Non. Non non non non on va pas faire ça nan. (il tente de négocier mais je ne le laisse pas parler) nan mais j’entend tes arguments hein, je comprends l’idée. Mais on va pas DU TOUT faire ça en fait. J’ai pas envie DU TOUT de redevenir son amie. Oui c’est vrai cette amitié me manque terriblement, ça c’est sûr, mais c’est la relation qu’on avait AVANT qui me manque. Maintenant c’est fini. Je peux plus être son amie. C’est PAS possible. Tu te rappelles un peu les vidéos que je t’ai fait visionner ?

 

Intérieur jour, on voit Deuil dans une salle vide et sombre avec un écran ou un vidéo projecteur en train de regarder des images sur un écran ou un mur. Les films sont vieux, de mauvaise qualité (ancienne VHS), on m’y voit jeune entourée de gens, en train de fêter des anniversaires, de parler à la caméra, de courir en riant dehors de nuit, de faire du jeu de rôle, d’écouter quelqu’un jouer de la guitare et de rire sur un canapé. On continue à entendre ma voix de la salle de réunion, on entend un peu le son de la vidéo, les chants d’anniversaire et les rires, mais en sourdine.

 

Moi (triste) : Tu as vu la relation qu’on avait. Tu as vu les moments merveilleux qu’on a traversé. Tous mes souvenirs. Tu les as tous visionnés. Tu sais à quel point ils sont importants pour moi. Tout ce que ça signifie dans ma construction personnelle, et à quel point c’est une part importante de mon histoire. Oui, c’est vrai, tout ça, aujourd’hui ça me manque affreusement. J’aurais voulu pouvoir continuer à vivre tout ça.

 

Retour intérieur jour salle de réunion. La lumière est redevenue douce

 

Deuil (essaie de me convaincre, mais d’un ton plus doux) : Justement, tu peux le retrouver facilement. Tu sais qu’il te suffit d’un message. Un seul message pour lui dire que tu lui pardonnes et tu retrouveras tout ce qui te manque tellement.

 

Retour sur la salle de visionnage. Deuil continue à regarder des films, plus récents cette fois, où on voit mon meilleur ami et moi en train de discuter assis devant un fleuve.

 

Moi (triste) : Je ne peux pas. Tu sais que je ne peux pas. Ce qui s’est passé…

 

Dans la vidéo mon ami me parle mais je m’en vais. Il essaie de me retenir mais n’y parvient pas. La vidéo se termine. Retour à la salle de réunion.

 

Moi (triste puis déterminée) : Non. Je ne peux pas. Pas de marchandage. Pas de retour en arrière.

Deuil (sérieux) : Alors très bien, mais alors dans ce cas on fais quoi ? On repart sur du déni ? (il sort son dossier DENI et me le montre)

Moi (déterminée) : Non. On part sur de l’acceptation.

Deuil (léger air surpris) : l’acceptation ? tu es vraiment sûre ? je sais pas si tu es vraiment prête pour ça, peut-être qu’un peu de colère en attendant… (il fouille ses dossier à la recherche du dossier COLERE)

Moi (déterminée) : Non. On va faire l’acceptation. (il cesse de chercher, surpris par ma détermination) Installe-toi là, je vais aller chercher du café et des trucs à manger parce que ça va prendre du temps, on va s’y atteler une bonne fois pour toute et on règle ça. Allez hop ! au boulot !

Je quitte la salle d’un pas décidé, Deuil sort lentement son dossier ACCEPTATION et l’ouvre, regard caméra avec un petit sourire satisfait.

 

FIN

 

Début générique, TITRE du film puis images de moi qui salue la salle de spectacle et qui suis applaudie par le public. Fondu au noir, fin du générique.

 

[insertion bêtisier]


mercredi 2 octobre 2024

Chat noir

 Je tourne en rond sur cette idée. Sur cette envie de ressentir l'amour de quelqu'un. Son regard sur moi, voir sa joie d'être près de moi.


On me dit "sois heureuse avec toi-même, c'est ton amour à toi qui compte". Mais les gens qui me disent ça sont tous en couple. Ils ne rentrent pas tard pour trouver un lit vide, ils ne sont pas seuls dans les moments où leur cœur se déchire, c'est facile dans ce cas de me dire de m'aimer toute seule.


J'apprécie ma solitude. j'apprécie de pouvoir me lever à l'heure qui me plait, me coucher à l'heure qui me plait, allumer toutes les lumières à 1h du matin et écrire, faire du bruit, faire du thé, et ne pas avoir à rendre de compte. A personne. J'ai rendu des comptes toute ma vie, avant de partir de mon mariage, de quitter cette cage dorée où je ne pouvais pas faire un seul mouvement qui ne soit commenté, souvent en négatif. Je ne faisais rien de bien. Toute ma vie je me suis entendu répéter que je ne faisais rien de bien. Encore aujourd'hui, certains de mes proches continuent à penser que je fais n'importe quoi. Ne me donnent aucun crédit, ne croient pas en mes capacités. Et quand on s'entend répéter ça toute sa vie, on en est imprégné, englué, on a les plumes engoudronnées, on oublie qu'on sait voler. On a peur de s'envoler.


Aujourd'hui j'ai peur qu'il soit trop tard, peur de ne jamais rencontrer une âme qui me rende heureuse, peur de trop en demander. Peur que mon cœur se soit trop renfermé sur lui même et qu'il ne sache plus s'ouvrir. Plus jamais. Peur de ne plus savoir comment m'y prendre. Peur de ne plus plaire. Peur que mon corps vieillisse, au contraire de mon esprit qui semble coincé toujours au même âge, et que petit à petit l'écart se creuse. Les gens de mon âge m'ennuient. J'ai peur de cette liberté. Je n'ai jamais été aussi libre, mais je ne sais pas où aller, j'ai la sensation d'avoir été lâchée en plein océan quand je n'ai jamais nagé qu'en me tenant sur les rebords d'une piscine municipale. C'est vertigineux. C'est angoissant. 


Je crois que c'est pour ça que je cherche tant une âme pour m'accompagner. Qu'on cherche tous quelqu'un. C'est pour atténuer cette angoisse du grand vide. De l'espace infini. 


Ce soir j'ai allumé toutes les lumières, j'ai fait du thé, je fais du bruit et j'écris. Il est 1h18 et je ne dérange personne. Et je suis seule. Et je pleure seule. Ca passera, demain au soleil il y aura du bruit et des gens et je danserai. 


Reviendra l'heure sombre des chats noirs.



samedi 28 septembre 2024

Trous

 Je suis celle qu'on envisage.


Celle qui suscite le désir, mais pas le désir de partager la vie, ni même de la connaître. Ou alors juste comme ça, superficiellement, histoire de ne pas être de complets étrangers.


Je suis celle dont on devient soudainement proche et à qui on a envie de parler dès lors qu'on découvre que mon corps est assez facile d'accès. Il n'est pas en libre service, mais ce n'est rien d'autre que mon corps. Ce n'est pas moi. Jouez donc avec tant que vous voulez, cette enveloppe n'est rien d'autre que ça, et vous ne savez rien de moi au final. Mais qui je peux être en vérité ne vous intéresse pas.


Moi ce qui me touche vraiment, c'est quand on essaie de savoir qui je suis. De savoir vraiment. Qu'on me questionne, qu'on écoute, qu'on partage son monde avec moi. Quand on s'intéresse à mon histoire, à mon univers intérieur, qu'est-ce que j'aime, et pourquoi. Qu'est-ce que ça raconte de moi. Quand on veut me montrer ce qu'on aime et pourquoi on l'aime, et espérer que je l'aimerai aussi. Quand on essaie, tout doucement, pour ne pas me faire mal, d'enlever l'armure que j'érige entre le monde et moi, ça me bouleverse. Quand on vient me chercher dans mon trou. Parce que la plupart des gens que je croise ne veulent pas connaître ce monde là ni essayer de me déterrer. Et que je sais que j'ai tellement à offrir, tellement plus que ces rencontres superficielles, tellement plus que mon corps.


Par le passé je gambadais, mon cœur et mon monde dans les mains, je les offrais à tout ceux qui atterrissaient sur mon île. Je pensais que s'ils passaient du temps avec moi c'est qu'ils voulaient savoir, me connaître. C'était naïf, mais c'était beau. Ca me manque parfois, même si j'ai beaucoup souffert de la désillusion, j'aimerais retrouver cette fraîcheur et cette beauté.


Aujourd'hui je regarde mon cœur tout blessé et je regrette que ses cicatrices l'aient durci. J'envie cette joie et cette facilité à s'ouvrir que j'avais auparavant. Maintenant je me protège, parce que mon cœur tient avec des bouts de scotch et qu'il a eu trop mal. Il ne veut plus souffrir, il en a eu assez. Alors il se calfeutre et érige des murs. Mais je me rend compte aussi avec le temps que la majorité des gens que je rencontre n'ont de toute façon aucune envie de les franchir ces murs. Ils ne s'intéressent pas à ce qu'ils cachent, il ne voient que mon corps et ce qu'il peut leur offrir, ils profitent du moment passé avec moi et m'oublient. Ou parfois ils ne m'oublient pas, mais ils ne veulent quand même pas entrer, ça ne les intéresse pas. Je ne les intéresse pas, même quand ils prétendent le contraire.


Je suis celle dont on profite. 


Oh je suis tout à fait consentante, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que derrière cette vie physique, ces relations, se cache un besoin d'être vue. Je continue à chercher la personne qui voudra me voir moi, qui verra dans mes yeux que tout ca n'est qu'une façade et qu'il y a derrière une prairie fleurie et une foret mystérieuse. Et qui aura envie que je l'emmène visiter. Qui aura envie d'y construire une cabane et d'y rester un peu.


C'est drôle, je viens de réaliser que toi tu veux creuser. Tu veux savoir. Mais pour autant je ne crois pas que tu veuilles me voir moi, je ne sais pas ce que tu veux vraiment découvrir. Je ne suis pas ton amoureuse, et tu n'es pas mon chéri. Ce n'est pas une question d'étiquette, c'est juste que toi aussi tu ériges un mur et que tu ne me laisses pas cette place dans ta vie. Tu agis comme un amoureux, mais tu me rejettes dès lors que je te le fais vaguement remarquer. Je ne sais pas si c'est parce que tu te mens à toi même ou si tu me mens à moi, ou si c'est juste moi qui interprète mal tes attentions, tes intentions, ou si tu agis comme ça avec tous les gens que tu approches. Ca m'intrigue et me questionne. Est-ce que je projette mes envies à te voir devenir si proche de moi et à m'imaginer que j'ai une place à part ? Je n'attends rien de toi pourtant. Je ne sais pas si je suis encore capable d'attendre quelque chose de quelqu'un, je ne crois plus en la douceur des caresses, ni en la profondeur des baisers. Je ne crois plus qu'ils ont une signification. Tout ça touche ma clôture extérieure mais rien n'entre dans mon jardin. Je ne sais pas si je suis encore capable d'en ouvrir la grille.


Je ne sais pas si je suis capable d'aimer encore. Et pourtant je voudrais aimer, être aimée, vue, comprise, écoutée, je suis fatiguée d'être seule avec moi-même. Je m'aime beaucoup, j'ai une vie sympa avec moi, mais où est le sel de se satisfaire de son propre regard ? Mon enfant intérieur se demande pourquoi personne ne le voit, et pourquoi il n'y a que mon corps en bois qui danse. Mon cœur est calme, pris dans la glace, arrêté, en attente. Il attend qu'on vienne le chercher. Il ne sait plus faire le premier pas.


J'ai moins tendance à essayer de franchir les murs de ceux que je rencontre, je m'en rend compte. Peut-être que tout le monde se protège au final ? Je trouve ça triste. J'aimerais te découvrir, te savoir, t'anticiper. J'aimerais comprendre, j'aimerais te marquer, mêler mes souvenirs, me chauffer à la chaleur des tiens. J'aimerais découvrir ce que tu caches et l'entourer de mes bras, te montrer que j'aime tout de toi, même les côtés sombres. J'aimerais ressentir ça. Et te faire ressentir ça. En suis-je encore capable ?


J'observe les gens s'afficher, par leurs vêtements, leurs tatouages, les accessoires dont ils s'affublent, ils montrent leur appartenance, leur communauté, leurs valeurs, leur monde. Je ne le fais pas. Je reste mystérieuse, impalpable, passe-partout. Pas à dessein, c'est juste comme ça que je suis. On peut m'apercevoir dans un détail minuscule, un clin d'œil visible seulement de quelques initiés. Les vêtements que je porte ne disent rien du monde fantasque que je cache, mes tatouages ne sont pas le reflet de mon âme, mais si on se penche sur moi et qu'on me chuchote "qui es-tu ?" alors je me dévoile, je fleuris instantanément. Peut-être que je demande trop d'effort à l'autre. Peut-être que ce pseudo mystère, ce dragon devant mes portes et ces murs érigés découragent. J'aimerais susciter la même curiosité que j'ai pour ceux que je rencontre. Avec la même naïveté, la même fraicheur, je suis avide de découvrir, de rencontrer. Mais je m'épuise dans ces relations. J'emmagasine, j'absorbe des bribes d'êtres. Je les oublie quand je vois que c'est à sens unique. Du moins j'essaie. 


Je suis fatiguée. Je suis lassée de cette ronde de corps, de ces répétitions, de ces moments inutiles et stériles. J'aspire à la douceur d'un feu, d'une compagnie qui m'aimerait moi, qui me verrait moi. Et dont je serais la personne préférée. Pas la seule, pas l'unique, juste la préférée. Et marcher. Sentir ta présence à mes côtés, qui ne m'étouffe pas ni ne me contraint. Qui m'accompagne et m'observe vivre et grandir. Je veux t'observer aussi et te voir t'épanouir, découvrir ton monde, l'intégrer au mien, mêler nos lumières et nos couleurs en te laissant explorer tes propres chemins, que tu reviennes rempli de nouvelles expériences. Qu'on les admire ensemble comme autant de cailloux merveilleux. J'aspire à cette chaleur.


J'ignore simplement qui tu es et si je te rencontrerai jamais. Mais saches que tu me manques.



dimanche 22 septembre 2024

Lacrimosa

 "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé"


Et qu'en est-il quand on a éjecté l'être qui vous manque volontairement ? Et qu'on s'est isolé tout aussi volontairement en pensant se faire du bien et qu'au final on se retrouve tout seul ?


Je vais rentrer.


Je vais aller le pleurer entourée des bras et des douceurs de ceux qui comptent pour moi, et pour qui je compte aussi, parce que maintenant que je regarde ma solitude, je sais de quoi j'ai vraiment besoin.


Vient le temps des larmes chaudes.



mercredi 18 septembre 2024

La boite

 J'ai une boite.


Là, dans ma tête. Une petite boite, une boite en plastique, noire, opaque, pas très grande, mais drôlement lourde.


Dedans il y a une soirée. 


C'est drôle parce que cette soirée avait de jolies choses dedans. Les vitrines de Noël des grands magasins à Paris, une soirée folle à des centaines de kilomètres de chez moi, prendre le train juste pour le voir, passer la soirée avec lui, et repartir au matin, étourdie mais enchantée d'avoir pu se croiser le temps d'un moment magique. Ca aurait pu être magique, un beau souvenir. Vraiment pas le genre de soirée qu'on range dans une boite noire et opaque.


Elle a bien commencé cette soirée. Un restaurant charmant, un verre de vin, des retrouvailles, des gestes et des paroles pour me chauffer un peu. Beaucoup de gestes. Un peu trop, j'ai dû le calmer. Il a écouté. Un peu.


Et puis sa chambre. 


Il n'écoutait pas.


J'ai accepté, refusé, c'était confus. Il y a eu des non, et des rires parce que j'avais confiance en lui, même si je trouvais qu'il n'écoutais pas, j'ai dû parfois m'affirmer un peu fort. Il écoutait. Un peu. Pas longtemps.


Et puis il n'a plus rien écouté du tout. 


Et j'ai fini par rester là, inerte, sidérée qu'il se passe ça. CA.


Comment il pouvait se passer CA ? Là ? Maintenant ? Ca pouvait pas être lui, ça pouvait pas m'arriver avec lui. C'était en train d'arriver avec lui. J'ai quitté mon corps.


Et puis j'ai tout rangé dans cette boite.


Et pendant des mois je l'ai laissée sur une étagère, là, dans ma tête. Je la voyais parfois, je passais devant sans vraiment la regarder mais je savais qu'elle était là, et je savais qu'un jour il faudrait que j'en fasse quelque chose.


Cette semaine je vais aller le voir. Et lui ouvrir ma boite. Lui montrer ce qu'il y a dedans. Il SAIT ce qu'il y a dedans. J'ai juste besoin de lui montrer.


Je n'attend pas d'excuses, je n'attend pas d'explications. Je n'attend rien.


Je vais juste ouvrir ma boite, à lui je vais dire au revoir, et ensuite je vais ranger cette boite, qui je l'espère sera un peu moins lourde, dans un autre placard. Un qui sera moins visible, moins présent dans mon quotidien. 


La boite existera toujours. Je vais juste arrêter de passer devant tous les jours. 


Et peut-être que parfois je l'oublierai.

mercredi 22 mai 2024

Nostalmertume

J'ai pensé à toi ce soir. 


Difficile de faire autrement, puisque la personne avec j'ai passé la soirée te connait si bien et m'a demandé comment j'allais. J'ai forcément parlé de toi et elle a forcément parlé de toi elle aussi.


J'ai découvert qu'elle te connait si bien et si peu, j'ai compris que tu as gardé ta partie sombre cachée aux yeux de tous. Ce n'est pas moi que tu as mis de côté, c'est le monde entier. 


Ce n'est pas de ta faute, tu as été élevé comme ça, tu as appris à taire qui tu es, ce que tu ressens, dans la douleur. Ces leçons-là s'apprennent dans la douleur, et elles restent marquées à jamais dans la chair. 


Peut-être que tu ne t'en sortiras jamais. Peut-être que me faire sortir de ta vie était un appel au secours ? Ou une bouée pour ne pas sombrer ?


Je ne sais pas. 


Tu es toujours fermé, et même quand je tends doucement une main tu ne la saisis pas. Tu as sans doute peur que je morde la tienne, et je ne peux pas t'en blâmer. Je n'ai pas été douce avec toi depuis que tu m'as quittée.


Je suis navrée pour toi, pour nous, pour moi. 


Ça n'aurait pas dû se terminer comme ça.

mardi 21 mai 2024

Sensualitas corporis et autres plaisirs simples

J'ai besoin d'écrire aujourd'hui. J'ai envie de beau, de vent sur mon visage qui me fait fermer les yeux de plaisir, d'un mot de toi, que je connais encore si peu, d'un mot de lui, que j'aimerais mieux connaître, de l'odeur de la sève de pin, du goût de la glace au cassis sur ses lèvres.


J'ai besoin de me sentir en vie, désirée, attendue. J'ai besoin de ressentir mon corps et ce qu'il a à offrir, à m'offrir à moi comme sensations, et ce que je peux rendre, par mes gestes, par ma peau, par ma bouche, par mes mots, mes sourires, l'évocation d'un souvenir heureux, ou juste un peu de poésie. Ou de l'amour.


Me reconnecter à ce qui me fait tenir debout, replanter mes racines arrachées. Hier je goutais ta peau, et je me perdais dans ton regard bleu perçant. L'alchimie était palpable, et en d'autres circonstances nous aurions peut-être pu imaginer devenir un nous un jour. Peut-être, qui sait ? Mon corps encore dans le ressenti, je sens encore tes mains sur moi et ton odeur, ta façon de me dévorer du regard et de m'embrasser avec fougue, ton sourire, le son de ta voix, le bruit doux de ta respiration quand tu dors. Tu m'as raconté ton histoire, tu m'as dit que tu te sentais bien avec moi. C'était une parenthèse, mais cette parenthèse m'a fait du bien. J'espère qu'elle se rouvrira un jour. J'espère faire partie de ton histoire, par petite touches, de temps en temps, autant que possible. C'était un moment hors du temps et je t'en suis reconnaissante.


En attendant je ne sais quoi, je me reconstruis. J'ai besoin de créer. J'ai besoin de respirer. D'exprimer. Aujourd'hui je couche des sensations sur ma page, demain j'en ferai peut-être quelque chose de beau. 


La vie est faite de plaisirs sensuels. Les saisir au passage est ce qui donne toute la beauté de la chose. Cela me rend vivante à nouveau.


Rupture

(c'est déconstruit, chaque partie a été écrite à des moments différents, mais j'ai voulu les rassembler en un seul texte, comme des morceaux de lettre déchirée qu'on rassemble pour les scotcher ensemble)


 "Ça va toi ?

-oui ça va"

Je n'ai jamais autant menti qu'avec ces trois mots. Mais je souris en les prononçant. Mon corps se souvient des gestes à effectuer, il donne bien le change. Comme ces pantins de bois qui bougent si bien qu'on pourrait vraiment croire qu'il sont vivants.



Mon pantin à moi, dedans il y avait un coeur tout gelé. Tu l'as pris dans tes bras, tu l'as réchauffé, tu as patiemment construit un joli jardin pour qu'il se sente bien et en sécurité. Tout doucement tu as enlevé mes pièces d'armure. Tu as pris ton temps. Tu voulais faire ça bien. Tu as dit que tu m'aimais.


Alors moi, dans mon corps en bois avec mon cœur de glace, je t'ai cru. J'ai baissé ma garde et je me suis lancée sans peur à tes côtés. J'ai fait des projets, j'ai osé rêver d'un futur. C'était beau et sécurisant. Je n'avais jamais connu un si beau jardin. Et dimanche, sans prévenir, parce que tu vas mal, tu as décidé de mettre le feu à mon jardin et de tout détruire. Tu as dit que je ne suis plus aussi distrayante. Je ne t'amuse plus. Hop, au feu le pantin.


Le pantin en a vu d'autres. Il va continuer à bouger et à sourire. Il va rencontrer d'autres gens. Sa coque est noircie mais elle résiste, par contre à l'intérieur tout est détruit. Il n'y a rien à sauver, tout est en cendre. Moi je vais partir. Je laisse le pantin sur la scène, regardez sa danse, jouez avec, prenez en soin. Parce que qui sait, peut-être qu'un jour, mon coeur gelé à la main, je reviendrai l'habiter. 



J'ai détricoté le bonnet que je t'avais fait. 

"Tu es beau avec un bonnet"

C'est ce que je t'aurais dit en te l'offrant.


J'avais besoin de dire tout ça pour guérir. Pour soigner mon pantin de bois, gratter la couche de cendre et voir qu'en dessous le bois est encore intact. Oui l'intérieur est en cendres, mais sur la cendre la végétation peut repousser. Plus forte, ou pas, mais en tout cas différente. J'avais aussi besoin de temps. Je me le suis accordé. J'ai compris que je ne maîtrise pas tes réactions, que tout ça n'est pas de ma faute. Que je ne suis responsable que de ma colère et que je peux l'éteindre aussi. Que si tu ne m'aimes plus c'est ainsi. Que si tu ne me présentes pas d'excuses, c'est ainsi. 

Le soleil se lève tous les jours.