Ouverture au
noir, on découvre une scène de café-théâtre. J’arrive sur la scène, le public
m'applaudit, c'est le début du spectacle, je prends le micro avec un grand
sourire et les salue. Les applaudissements diminuent, je m’assieds sur un
tabouret sur scène. Je prends le temps d’observer le public jusqu’au silence
complet et je commence à parler d'une voix un peu triste.
Je
(pause) je m'éveille d'un très long sommeil. (pause, silence dans la salle, quelqu’un tousse)
(plus vite et
plus joyeux) Non mais littéralement,
là je viens de dormir 13h, sérieux la grosse flemme quoi (rires). (je
redeviens sérieuse) Je m'épuise en ce moment. (les rires cessent ) Je suis fatiguée,
profondément fatiguée. Fatiguée de l’intérieur.
Faut que je vous
explique un petit peu (petite pause) Il y a quelques semaines de ça,
j’ai perdu un ami (petite pause). Alors il est pas mort hein, je
vous rassure (petits rires) vous inquiétez pas il va bien, enfin euh aussi bien que possible (petits rires). Nan c’est juste que… (je redeviens sérieuse) je pouvais pas rester amie avec lui. (les rires cessent). Je vais pas entrer
dans les détails de pourquoi, mais voilà. C’est comme ça, c’était plus
possible. Et ça, ça fait mal putain. C’était la plus longue relation de ma vie.
Ça a duré 27 ans. 27 ans ! Je l’ai rencontré au lycée, j’étais toute
jeune, j’ai grandi avec lui, on a fait plein de conneries, on a plein de
souvenirs ensemble, c’était le genre d’ami que tu gardes toute la vie, qui te
disent que si tu tues quelqu’un ils viendront t’aider à enterrer le corps tu
vois (rires), enfin c’était
mon meilleur ami quoi.
Et puis… (attristée) y’a eu ce truc vraiment grave qui s’est passé et notre amitié
n’est plus du tout possible maintenant. Et même si c’est ma décision de plus
rester amie avec lui, ça reste super difficile. Et du coup bah… voilà. Il est
peut-être encore vivant mais moi maintenant, bah faut que j’en fasse le deuil.
Intérieur
sombre, pièce vide inconnue, on ne voit que Deuil, seul au milieu de la pièce,
face à nous, lumière plongeante et dure, regard sol puis caméra, air neutre et
sérieux. Il se tient debout et ne bouge pas. Un grand sous-titre jaune dit
« DEUIL ». Pas de son de mon dialogue, juste un bom inquiétant à
l’apparition du sous-titre. Retour scène standup
(pause) Alors ce
deuil, je l’ai un peu repoussé un moment parce que j’avais plein d’autres trucs
à gérer et que je peux pas tout faire en même temps. Je veux dire la vie c’est
déjà assez la merde comme ça, tu cours partout, t’as des problèmes de couple,
t’as des problèmes de boulot, t’as des problèmes… euh tout court (rires), enfin ouais j’avais pas le temps
de gérer ça en plus, alors je l’ai enfermé dans ma tête comme ça, hop, je m’en
occupe pas, et voilà hopla haha je t’ai bien eu cerveau ! (rires)
Ouais sauf que c’est pas comme
ça que ça marche et on le sait tous. (je
redeviens sérieuse) On se fait
forcément avoir au bout d’un moment.
(pause) Et dans ma
tête, comment vous dire, ça se traduit d’une façon un peu spéciale. Que je vous
explique. Dans mon cerveau c’est un peu comme dans une start-up (petits rires)
Intérieur jour
images des bureaux de Cerveau Inc, les bureaux sont vides de gens mais il y a
tout le matériel. On voit le nom de la boite en gros sur un mur
Ouais je sais ça
fait pas envie, je choisis pas mes représentations mentales okay, ça vient
comme ça je maîtrise pas (rires) (essaie de
convaincre l’audience) mais après c’est une start-up cool
hein, y’a des horaires tranquilles, tu télétravailles quand tu veux, y’a des
babyfoot (rires), y’a un potager
sur le toit (j’invente au fur et à mesure), je sais pas moi, des espaces cocooning (rires) des soirées afterwork pour que toutes mes
pensées soient bien corporate (rires) (petite
pause, je me rend compte que c’est nul) oh merde quel enfer en fait (rires)
ouais mon cerveau c’est une start-up
parisienne avec des gens en baskets blanches, déso (rires), bon mais
globalement je gère ma vie comme ça en temps normal, y’a des hauts et des bas
mais bon ça roule autant que possible. Mais des fois voilà j’ai des
intervenants extérieurs, qui viennent faire des missions spéciales et tout vous
savez de quoi je parle, vous en avez tous eu dans vos boulots vous aussi (rires). C’est
pas qu’on les aime pas hein, mais ils font pas partie de la boite quoi on va
pas se mentir. (petits rires) On les tolère, mais bon voilà. (petits rires) Y’a
Dépression qui vient nous voir de temps en temps (petits
rires), y’a Anxiété qui fait
presque partie des murs maintenant hein, il a sa place de parking attitré (rires) Des fois
y’a Crush aussi qui passe, on l’aime bien celui-là (petits rires), et
puis bah là… y’a Deuil quoi. Donc là voilà ce qui se passe en ce moment dans
mon cerveau, à cause de cette histoire d’amitié, j’ai un mec, qui s’appelle
Deuil, et qui a débarqué dans ma tête.
Intérieur jour
salle vide, Deuil dans la même pose que précédemment, qui ensuite sort de la pièce vide
vers la droite pour entrer dans les bureaux de Cerveau Inc pendant qu’une main
lui tend un mug, qu’il saisit. Il s’arrête devant les bureaux encore vides de
gens qu’il observe en sirotant son café, il teste un fauteuil, tripote une
souris, mange un bout de donut, regarde autour de lui. Il n’y a personne dans
les bureaux. On entend ma voix tout du long
Alors ok il est
impressionnant, mais il est pas méchant, franchement c’est pas un mauvais gars.
Tu vois c’est le genre ingénieur informatique, avec des t-shirts un peu cools
tout ça, moi je le visualise plutôt beau gosse (petits rires)
Oui bah on va se
faire plaisir hein c’est mon cerveau okay (rires), donc tout à fait dans mon style, les cheveux longs, un peu
costaud, un peu dadbody tu vois (petits rires), grand, l’air sympa et tout, un peu
le genre Russel Crowe de l’époque Gladiator si vous voyez? (le public fait des ouais approbateurs)
retour scène
Bon pas le vrai Russel Crowe (rires), nan mais même dans mon cerveau on a
pas le budget en fait ((rires), mais
pas loin, pas loin (petits applaudissements, je
suis surprise) oh ok vous aussi
vous kiffez Russel Crowe en fait ? bien ! bien ! vous allez
kiffer mon deuil c’est cool, c’est cool, (ironique) cool cool cool
(rires)
Donc voilà j’ai ce mec là,
l’intérimaire, le prestataire de service, le… je sais pas, le chargé de
mission, (rires) qui traine dans les bureaux de ma tête mais
touuuuuute la journée.
Intérieur jour
dans bureaux inc. On voit plusieurs scènes de Deuil qui glande dans les locaux
et qui n’a rien à faire. Il y a beaucoup d’autres gens qui bossent ou se
déplacent. Ex : il boit son mug en regardant les autres travailler, il
joue avec la photocopieuse, mange des trucs, il marche lentement dans dans les
couloirs, il regarde les gens travailler au loin d’un air chelou mais
décontracté, il fait des trucs avec les stylos, il boit beaucoup de café, il
joue avec les élastiques, ad lib sur idées et propositions et possibilités du
terrain. Le son du spectacle continue par-dessus.
Alors il fait que glander
hein, il fout rien, mais alors vraiment rien, mais bon en même temps c’est pas
de sa faute, parce que moi clairement je le laisse pas bosser, on va pas se
mentir. Il a rien demandé je sais, mais bon en règle générale quand je le vois
je l’ignore, dès qu’il essaie de faire un truc je lui dis hop hop hop tu fais
quoi là, non non ça tu touches pas, laisse-moi tranquille, on voit ça plus
tard, hein et ensuite je me barre, je lui donne rien à faire donc bah forcément il
s’ennuie.
Retour scène
(petits rires) Mais ouais mais bon moi j’ai tous les autres
trucs à gérer là donc bon un deuil d’amitié t’es mignon, mais la flemme quoi (petits rires). Je veux dire tout ça c’est
super dur, super douloureux et tout, et surtout c’est pas vraiment le bon
timing.
Retour bureaux
cerveau inc, Deuil continue ses conneries, toujours plus loufoques, toujours
plus gênant pour tout le monde. Il empêche clairement les gens de travailler.
On m’entend toujours sur scène
Donc bah comme lui de toute
façon il va pas partir avant d’avoir fini sa mission, ben il est là, il fait
des trucs chelous dans ma tête. Il emmerde tout le monde, il finit tout le
café, il m’agace, clairement il empêche ma boite crânienne de fonctionner correctement
mais je peux juste pas le virer quoi.
Retour scène
Parce que je suis pas sa
cheffe en fait. (rires)
Nan mais c’est vrai quoi,
c’est le genre de trucs que tu fous un peu sous le tapis, t’as pas envie de
t’en occuper, mais il arrive un jour où bah t’as plus trop le choix, tu
fonctionnes plus. Donc comme j’en avais un peu marre qu’il me désorganise le
service, un jour ça m’a pris, j’ai fait allez hop, réunion.
Intérieur jour
bureaux. Je rentre dans le bureau de Deuil en trombe, il est en train de jeter
des boules de papier dans une corbeille, il est surpris de mon arrivée. Le son
est celui du bureau.
Moi (d’un air pressé et
déterminé) : allez hop, j’en ai marre, on va régler ton truc là, au
boulot, réunion. Maintenant.
Deuil (pris de court) :
euh là maintenant ?
Moi (autoritaire) : Là
maintenant.
Je sors de la pièce, il se
lève, rassemble des dossiers en catastrophe (certains tombent au sol, il les
ramasse) et me suit précipitamment.
Intérieur jour
salle de réunion. J’entre en premier, toujours l’air pressé et déterminé. Deuil
me suit avec des dossiers en pagaille, l’air un peu affolé. Les dossiers lui
glissent des mains sur la table, une partie des papiers tombent par terre,
c’est très fouillis, on sent que Deuil n’avait pas prévu cette réunion du tout
et que tout ça se fait dans la précipitation. Je roule des yeux, soupire et le
regarde avec désapprobation. On s’assied autour de la table de réunion.
Moi (déterminée,
sérieuse) : Bien. Ca fait combien de temps que t’es là toi déjà ?
Deuil (reprends son sérieux) :
ah bah depuis presqu’un an maintenant.
Moi (décontenancée)
: un an ? Déjà ? ah ouais…
Deuil (déjà plus sûr
de lui) : bah oui, moi j’attend de pouvoir avancer en fait. Tu m’ignores
depuis tout ce temps mais tu sais que je peux pas partir tant que mon boulot
est pas fini.
Moi (agacée mais honteuse) :
oui oui, je sais oui. (pause) (embêtée et attristée) Désolée, j’aurais
dû m’occuper de toi avant, j’avais d’autres choses à gérer.
Deuil (compatissant et
doux) : je sais oui, j’ai vu tous les dossiers passer. Ca a vraiment pas
été une année facile pour toi.
Moi (pensive et
attristée) : ouais… (pause, deuil pose
doucement une main compatissante sur ma main, je suis d’abord touchée, mais
après une pause je l’enlève vivement et me reprend) Bon euh du coup,
pour gérer ton truc là, tu as des propositions ?
Deuil (se reprend,
sérieux) : Alors oui, en fait j’ai plusieurs choses, tout est déjà prêt, c’est
une intervention clé en main si tu veux, j’ai plusieurs propositions et toi tu
n’as qu’à choisir l’une des options, ou plusieurs, de toute façon faudra toutes
les faire à un moment ou un autre. (avec un
léger ton de jugement) Alors
jusqu’à présent on avait surtout fait beaucoup beaucoup de déni hein, mais je
pense que ça serait bien aussi de (insiste sur
le RE de refaire) REfaire un petit peu de tristesse ? ou
de la colère ? (il me montre des dossiers
avec écrit COLERE et TRISTESSE en grosses lettres dessus, il attend que je
prenne une décision)
Moi (agacée et
impatiente) : Nan nan mais ça c’est bon, tu m’as proposé tout ça déjà, là je
veux qu’on avance en fait. Propose-moi un truc nouveau.
Deuil (légèrement
décontenancé) : Ah euuuh (il cherche dans ses
papiers, l’air un peu pris de court et pas très content de se faire bousculer
comme ça. Il trouve le dossier qu’il cherche mais hésite à me le montrer)
Alors (pause hésitante) j’ai
peut-être quelque chose.
Moi (intriguée) :
Ah ?
Deuil (sûr de lui) : Oui
oui je pense que ça pourrait te plaire. Tu te rappelles ce matin quand tu as vu
un post sur instagram qui t’as vachement marqué ?
Moi : (fonce les
sourcils, air pas convaincu) : euuuh
ouaiiiis.. je sais plus ?
Deuil (essaie de me
convaincre) : c’était une magnifique vidéo inspirante sur fond de coucher
de soleil et de musique apaisante qui disait (avec
emphase) « tu as le droit de pardonner » (il fait de grands gestes avec les bras)
Moi : (regard -_-)
Deuil (continue sur sa
lancée sans se laisser décontenancer, avec emphase) : je me disais comme
ça qu’en fait, t’es pas obligée d’y renoncer à cette amitié. Si tu veux tu peux
lui pardonner tout ce qui s’est passé, tu effaces tout d’un coup de gomme
magique et tu peux redevenir son amie, comme avant, oui oui ! C’est facile
et ça te fera moins souffrir (il se rapproche et
pose sa main sur mon bras)
La lumière
devient progressivement plus sombre, l’éclairage plus dur et menaçant.
Deuil (la main sur mon bras,
enjôleur et compatissant) : Je sais comme c’est dur toute cette histoire
pour toi. A quel point tu souffres. A quel point tu aimerais que rien de tout
ça ne se soit passé. Je sais qu’en ce moment c’est difficile pour toi de tout
concilier. Il y a une solution facile à tout ça. Tu sais qu’il est prêt pour
redevenir ton ami, tu sais qu’un simple message suffira. Trois petits mots et
tu retrouves cette belle amitié qui te manque tellement (il sourit, charmeur, et se rapproche encore un peu plus)
Tout ça, t’es pas obligé de le vivre. C’est douloureux pour toi, mais ça
pourrait être tellement plus simple. Oublie toute cette histoire, et redeviens
amie avec lui. Il te manque, non ? Alors pardonne-lui et tout sera fini je
te le promet.
Moi (effrayée, j’enlève
mon bras précipitament) : Non. Non non non non on va pas faire ça nan. (il tente de négocier mais je ne le laisse pas parler)
nan mais j’entend tes arguments hein, je comprends l’idée. Mais on va pas DU
TOUT faire ça en fait. J’ai pas envie DU TOUT de redevenir son amie. Oui c’est
vrai cette amitié me manque terriblement, ça c’est sûr, mais c’est la relation
qu’on avait AVANT qui me manque. Maintenant c’est fini. Je peux plus être son
amie. C’est PAS possible. Tu te rappelles un peu les vidéos que je t’ai fait
visionner ?
Intérieur jour,
on voit Deuil dans une salle vide et sombre avec un écran ou un vidéo
projecteur en train de regarder des images sur un écran ou un mur. Les films
sont vieux, de mauvaise qualité (ancienne VHS), on m’y voit jeune entourée de
gens, en train de fêter des anniversaires, de parler à la caméra, de courir en
riant dehors de nuit, de faire du jeu de rôle, d’écouter quelqu’un jouer de la
guitare et de rire sur un canapé. On continue à entendre ma voix de la salle de
réunion, on entend un peu le son de la vidéo, les chants d’anniversaire et les
rires, mais en sourdine.
Moi (triste) : Tu as vu
la relation qu’on avait. Tu as vu les moments merveilleux qu’on a traversé.
Tous mes souvenirs. Tu les as tous visionnés. Tu sais à quel point ils sont
importants pour moi. Tout ce que ça signifie dans ma construction personnelle,
et à quel point c’est une part importante de mon histoire. Oui, c’est vrai,
tout ça, aujourd’hui ça me manque affreusement. J’aurais voulu pouvoir
continuer à vivre tout ça.
Retour intérieur
jour salle de réunion. La lumière est redevenue douce
Deuil (essaie de me
convaincre, mais d’un ton plus doux) : Justement, tu peux le retrouver
facilement. Tu sais qu’il te suffit d’un message. Un seul message pour lui dire
que tu lui pardonnes et tu retrouveras tout ce qui te manque tellement.
Retour sur la
salle de visionnage. Deuil continue à regarder des films, plus récents cette
fois, où on voit mon meilleur ami et moi en train de discuter assis devant un fleuve.
Moi (triste) : Je ne peux
pas. Tu sais que je ne peux pas. Ce qui s’est passé…
Dans la vidéo
mon ami me parle mais je m’en vais. Il essaie de me retenir mais n’y parvient pas.
La vidéo se termine. Retour à la salle de réunion.
Moi (triste puis
déterminée) : Non. Je ne peux pas. Pas de marchandage. Pas de retour en
arrière.
Deuil (sérieux) : Alors
très bien, mais alors dans ce cas on fais quoi ? On repart sur du
déni ? (il sort son dossier DENI et me le
montre)
Moi (déterminée) : Non.
On part sur de l’acceptation.
Deuil (léger air
surpris) : l’acceptation ? tu es vraiment sûre ? je sais pas si
tu es vraiment prête pour ça, peut-être qu’un peu de colère en attendant… (il fouille ses dossier à la recherche du dossier COLERE)
Moi (déterminée) : Non.
On va faire l’acceptation. (il cesse de
chercher, surpris par ma détermination) Installe-toi
là, je vais aller chercher du café et des trucs à manger parce que ça va
prendre du temps, on va s’y atteler une bonne fois pour toute et on règle ça.
Allez hop ! au boulot !
Je quitte la
salle d’un pas décidé, Deuil sort lentement son dossier ACCEPTATION et l’ouvre,
regard caméra avec un petit sourire satisfait.
FIN
Début générique,
TITRE du film puis images de moi qui salue la salle de spectacle et qui suis
applaudie par le public. Fondu au
noir, fin du générique.
[insertion
bêtisier]
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