mercredi 19 octobre 2022

La servante des Dioromes

 

(texte de travail)

Hélène marchait seule depuis un long moment déjà.

Elle avait soudainement quitté la chaleur de sa maison pour la matinée froide et brumeuse de ce mois de novembre, sans savoir exactement où elle allait. En enfilant son bonnet rose avec un gros pompon sur le dessus elle avait croisé le regard interrogateur de son petit chien, confortablement lové dans son panier. "Pas cette fois Gumball" lui dit-elle, avant d'ouvrir la porte et de partir sur le chemin qui démarrait juste à l'arrière de sa maison.

Elle avait besoin de réfléchir. C'était l'explication qui lui paraissait la plus plausible, la raison qui l'avait poussée à sortir. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais sa vie était plutôt stressante en ce moment, il était logique dans ces conditions d'avoir des sautes d'humeur et des réactions qui sortent un peu de l'ordinaire, non ? Après tout elle ne s'accordait que rarement ce genre de mouvement impulsif, et il était peut-être temps, maintenant qu'elle avait dépassé les 30 ans, de commencer à vivre d'une façon un peu plus spontanée. De chercher un peu de nouveauté, de vie. Et ça commençait sans doute par une sortie dans les bois sans prévenir personne. Ah oui tiens c'est vrai, elle était sortie sans prévenir personne. Son mari la chercherait peut-être quand il aura fini de bricoler sa moto dans le garage. Ou alors il ne remarquerait son absence qu'une fois qu'il aurait faim.

Perdue dans cette réflexion, marchant d'un bon pas sur le chemin de terre qui s'enfonçait dans le bois, elle remarqua soudain du coin de l’œil un mouvement similaire au sien. Un autre promeneur derrière elle. Qui marchait du même pas, sur un autre sentier.

Elle commença à se sentir nerveuse et elle chercha ses clés dans sa poche pour s'en servir comme d'une arme éventuelle, comme une amie le lui avait montré. Elle ralentit légèrement et se tourna un peu et elle pu alors voir que l'agresseur dont elle avait eu si peur une seconde auparavant se trouvait être une femme. Le soulagement l'envahit instantanément et elle se détendit. Comme Hélène la dévisageait un peu tandis que l'autre se dirigeait vers elle, elle se rendit compte qu'il y avait encore deux autres femmes sur le chemin, qui se dirigeaient toutes dans la même direction et du même pas décidé. Elle s'arrêta alors, interloquée, et regarda toutes les promeneuses qui semblaient toutes aussi étonnées qu'elle. C'était comme si aucune de ces quatre femmes ne savait ce qu'elle faisait là. Comme si elles avaient toutes répondu à un appel silencieux qui les aurait conduites juste ici, à ce moment précis.

Les trois autres femmes la rejoignirent là où elle s'était arrêtée et l'une d'elle regardait fixement vers la cime de l'arbre le plus proche. Lorsque Hélène leva les yeux, elle vit une robe jaunâtre, déchirée, sale, qui pendait dans les branches. Une robe d'été, avec des petites cerises rouges brodées autour du col. Elle se demanda comment cette robe avait atterri là et depuis combien de temps elle pendait comme ça. Elle pensa aussi immédiatement à toutes les circonstances dramatiques qui auraient pu conduire à ce qu'une robe d'été se retrouve pendue dans un arbre sans sa propriétaire et elle frissonna. Elle serra de nouveau nerveusement ses clés dans sa poche.

Le silence s'était abattu sur la forêt. Les quatre femmes ne bougeaient pas et aucune n'avait ouvert la bouche. Elles se tenaient simplement là, en rond, immobiles, inquiètes. Un craquement retentit soudain au loin, et une large forme sombre commença doucement à se dessiner derrière les arbres, à une centaine de mètres de l'endroit où elles s'étaient rassemblées. Hélène ne l'avait pas encore vue. Elle détourna les yeux de la robe et relâcha ses clés, puis elle regarda les trois autres femmes qui l'entouraient en silence. Elle ne les connaissait pas et ne les avait jamais vues. La première qu'elle avait aperçu sur le chemin semblait avoir dans les 50 ans, et Hélène se fit la réflexion qu'elle n'était pas habillée très chaudement pour la saison. Elle la regarda un instant se tortiller sur place pour chercher vraisemblablement à trouver la source du craquement qu'elles avaient entendu quelques secondes auparavant. La deuxième femme devait avoir son âge, et en croisant son regard elle y lut une incroyable terreur, sourde et ancestrale, comme si elle pressentait ce qui pourrait leur arriver. Comme si elle le savait mais ne pouvait rien y faire. Hélène remarqua alors la forme sombre qui glissait lentement à travers les feuillages. Elle lâcha la femme du regard et regarda dans la direction où la brume ténébreuse s'était matérialisée. Elle semblait plus proche à présent, bien que toujours floue, comme une simple fumée grise sans contour se déplaçant parmi les arbres. Elle avait le pressentiment qu'elle pourrait soudain foncer sur elles et les engloutir dans le néant. Un souffle froid s'abattit soudain, ses jambes refusaient de répondre, elle ne pouvait que rester là et attendre, dans le silence.

Un autre craquement se fit entendre, juste au-dessus d'elles cette fois, et la robe en lambeaux se mit alors à tomber, d'abord lentement, comme si elle flottait légèrement, puis elle s'écrasa brusquement sur le sol dans un bruit léger de tissu. Hélène se pencha pour la ramasser, mais le contact de ses doigts avec le coton rêche lui fit l'effet d'une petite secousse électrique et elle lâcha immédiatement l'étoffe dans un sursaut apeuré.

Elle entendit alors un petit gémissement, et son attention se porta sur la troisième femme. Elle remarqua alors seulement que celle-ci ne portait pas de chaussures et que ses bras étaient très écorchés et sales, tout comme ses vêtements. Elle était la plus jeune de toutes, et avait la peau fine et blanche sous la terre et les traces de sang séché. Elle fut la première des quatre à prendre la parole. D'une voix fluette mais assurée elle lança une phrase qui semblait solennelle, mais dont les mots n'avaient aucun sens.

"Servante des Dioromes, le maître repose parmi les ombres"

Le maître ?  Les dio quoi ? Non mais qu'est-ce qu'elle raconte ? A qui elle parle là ?

"Hélène, l'heure est maintenant venue, accomplis le rituel"

"Hein ?!" Elle regarda la jeune fille qui la toisait sans vraiment la regarder. Elle semblait ne pas avoir conscience de ce qu'elle disait, ni de ce qui se passait autour d'elle. Le vent se leva d'un seul coup, soulevant ses cheveux et les projetant devant son visage, et se mit à tourner autour des quatre femmes comme si elles se trouvaient au centre d'un tourbillon vertigineux. Il prenait de la force à mesure que la jeune fille continuait à parler, mais Hélène ne distinguait plus le moindre mot tant le bruit du vent devenait assourdissant. Elle paniqua, mit ses mains sur ses oreilles et hurla, mais elle ne pouvait toujours pas bouger les jambes. Les yeux fermés elle entendait des cris mais elle ne parvenait plus à savoir si c'était les siens ou ceux des autres femmes. Le vent s'engouffrait dans sa bouche, la bousculait en tout sens et la fit chuter sur les genoux. Elle était tétanisée par le froid glacial, la terreur la paralysait, le vacarme l'étourdissait, elle était sur le point de perdre connaissance.

Et tout à coup, plus un bruit.

Elle se trouvait... quelque part. Il n'y avait soudain plus le moindre souffle de vent, plus le moindre son, plus la moindre lumière non plus. Elle était toujours à genoux mais elle ne sentait plus les petits cailloux pointus du chemin lui déchirer la peau à travers le jean. Elle posa la main au sol et toucha une surface lisse et froide, comme du marbre. Le son que firent ses doigts en caressant la pierre résonnait étrangement fort, comme si elle se trouvait dans une pièce aux dimensions titanesques.

Elle ne ressentait plus de froid non plus, mais le noir profond qui l'enveloppait lui donnait l'impression de ne pas être seule dans cet endroit inconnu. Elle tendait l'oreille, à la recherche du moindre indice pouvant lui permettre de se diriger vers une sortie, mais alors qu'elle tâtonnait autour d'elle à la recherche d'une paroi, elle entendit un faible glissement derrière elle. Ce son lui glaça le sang. Frénétiquement elle se mit à ramper sur les genoux à l'aveugle dans la direction qui lui semblait s'éloigner de la présence, mais quel que soit la distance qu'elle parcourut, elle n'avait pas l'impression d'avoir bougé. Autour d'elle l'obscurité était totale, et chacun de ses gestes lui paraissait faire un son assourdissant. Elle cessa de bouger et tendit l'oreille. Le bruit recommença, un son répugnant, comme le son pesant, mou et visqueux que ferait un fruit pourri que l'on écraserait sur le sol. Comme une chose abjecte et implacable qui s'approcherait doucement, sachant que sa proie ne peut s'enfuir et qu'elle peut donc prendre tout son temps. Elle se sentait incapable de bouger, figée dans la terreur. Les larmes coulaient doucement sur sa joue, tout espoir semblait vain. Elle sentait sa volonté la quitter à mesure que la créature se rapprochait lentement. Inexorablement. A genoux sur le sol, le menton baissé, brisée, elle se savait perdue. 

Elle attendait.


"Bon, monsieur ces nouvelles recherches n'ont toujours rien donné. Nous avons ratissé tout le bois avec mes collègues, et le seul indice que nous avons retrouvé est son bonnet, accroché dans un arbre. Le sol en dessous semble avoir été balayé avec soin mais nous n'avons toujours aucun témoin de sa disparition malgré toutes les traces de pas retrouvées dans le bois. Nous n'avons rien trouvé sur ces trois autres personnes auxquelles les empreintes appartiennent. Je ne vais pas vous mentir, les éléments dont nous disposons sont vraiment très minces pour le moment. Je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir."

Il pleurait doucement, assis sur son canapé, et n'écoutait pas vraiment ce que le policier lui disait. Son petit chien lové dans ses bras, tremblant, il cherchait encore à comprendre ce qui avait pu arriver à sa femme. Où était-elle allée, pourquoi était-elle partie comme ça sans même emmener ses affaires ? Bientôt, quand le chagrin aura fait place à la détermination, il ira la chercher. Il ignorait encore qu'il y passerait le reste de sa vie. En vain.

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