samedi 5 octobre 2024

Kino mental

Ouverture au noir, on découvre une scène de café-théâtre. J’arrive sur la scène, le public m'applaudit, c'est le début du spectacle, je prends le micro avec un grand sourire et les salue. Les applaudissements diminuent, je m’assieds sur un tabouret sur scène. Je prends le temps d’observer le public jusqu’au silence complet et je commence à parler d'une voix un peu triste.

 

Je (pause) je m'éveille d'un très long sommeil. (pause, silence dans la salle, quelqu’un tousse)

 

(plus vite et plus joyeux) Non mais littéralement, là je viens de dormir 13h, sérieux la grosse flemme quoi (rires). (je redeviens sérieuse) Je m'épuise en ce moment. (les rires cessent ) Je suis fatiguée, profondément fatiguée. Fatiguée de l’intérieur. 

 

Faut que je vous explique un petit peu (petite pause) Il y a quelques semaines de ça, j’ai perdu un ami (petite pause). Alors il est pas mort hein, je vous rassure (petits rires) vous inquiétez pas il va bien, enfin euh aussi bien que possible (petits rires). Nan c’est juste que… (je redeviens sérieuse) je pouvais pas rester amie avec lui. (les rires cessent). Je vais pas entrer dans les détails de pourquoi, mais voilà. C’est comme ça, c’était plus possible. Et ça, ça fait mal putain. C’était la plus longue relation de ma vie. Ça a duré 27 ans. 27 ans ! Je l’ai rencontré au lycée, j’étais toute jeune, j’ai grandi avec lui, on a fait plein de conneries, on a plein de souvenirs ensemble, c’était le genre d’ami que tu gardes toute la vie, qui te disent que si tu tues quelqu’un ils viendront t’aider à enterrer le corps tu vois (rires), enfin c’était mon meilleur ami quoi.

 

Et puis… (attristée) y’a eu ce truc vraiment grave qui s’est passé et notre amitié n’est plus du tout possible maintenant. Et même si c’est ma décision de plus rester amie avec lui, ça reste super difficile. Et du coup bah… voilà. Il est peut-être encore vivant mais moi maintenant, bah faut que j’en fasse le deuil.

 

Intérieur sombre, pièce vide inconnue, on ne voit que Deuil, seul au milieu de la pièce, face à nous, lumière plongeante et dure, regard sol puis caméra, air neutre et sérieux. Il se tient debout et ne bouge pas. Un grand sous-titre jaune dit « DEUIL ». Pas de son de mon dialogue, juste un bom inquiétant à l’apparition du sous-titre. Retour scène standup

 

(pause) Alors ce deuil, je l’ai un peu repoussé un moment parce que j’avais plein d’autres trucs à gérer et que je peux pas tout faire en même temps. Je veux dire la vie c’est déjà assez la merde comme ça, tu cours partout, t’as des problèmes de couple, t’as des problèmes de boulot, t’as des problèmes… euh tout court (rires), enfin ouais j’avais pas le temps de gérer ça en plus, alors je l’ai enfermé dans ma tête comme ça, hop, je m’en occupe pas, et voilà hopla haha je t’ai bien eu cerveau ! (rires)

 

Ouais sauf que c’est pas comme ça que ça marche et on le sait tous. (je redeviens sérieuse) On se fait forcément avoir au bout d’un moment.

 

(pause) Et dans ma tête, comment vous dire, ça se traduit d’une façon un peu spéciale. Que je vous explique. Dans mon cerveau c’est un peu comme dans une start-up (petits rires)

 

Intérieur jour images des bureaux de Cerveau Inc, les bureaux sont vides de gens mais il y a tout le matériel. On voit le nom de la boite en gros sur un mur

 

Ouais je sais ça fait pas envie, je choisis pas mes représentations mentales okay, ça vient comme ça je maîtrise pas (rires) (essaie de convaincre l’audience) mais après c’est une start-up cool hein, y’a des horaires tranquilles, tu télétravailles quand tu veux, y’a des babyfoot (rires), y’a un potager sur le toit (j’invente au fur et à mesure), je sais pas moi, des espaces cocooning (rires) des soirées afterwork pour que toutes mes pensées soient bien corporate (rires) (petite pause, je me rend compte que c’est nul) oh merde quel enfer en fait (rires) ouais mon cerveau c’est une start-up parisienne avec des gens en baskets blanches, déso (rires), bon mais globalement je gère ma vie comme ça en temps normal, y’a des hauts et des bas mais bon ça roule autant que possible. Mais des fois voilà j’ai des intervenants extérieurs, qui viennent faire des missions spéciales et tout vous savez de quoi je parle, vous en avez tous eu dans vos boulots vous aussi (rires). C’est pas qu’on les aime pas hein, mais ils font pas partie de la boite quoi on va pas se mentir. (petits rires) On les tolère, mais bon voilà. (petits rires) Y’a Dépression qui vient nous voir de temps en temps (petits rires), y’a Anxiété qui fait presque partie des murs maintenant hein, il a sa place de parking attitré (rires) Des fois y’a Crush aussi qui passe, on l’aime bien celui-là (petits rires), et puis bah là… y’a Deuil quoi. Donc là voilà ce qui se passe en ce moment dans mon cerveau, à cause de cette histoire d’amitié, j’ai un mec, qui s’appelle Deuil, et qui a débarqué dans ma tête.

 

Intérieur jour salle vide, Deuil dans la même pose que précédemment, qui ensuite sort de la pièce vide vers la droite pour entrer dans les bureaux de Cerveau Inc pendant qu’une main lui tend un mug, qu’il saisit. Il s’arrête devant les bureaux encore vides de gens qu’il observe en sirotant son café, il teste un fauteuil, tripote une souris, mange un bout de donut, regarde autour de lui. Il n’y a personne dans les bureaux. On entend ma voix tout du long

 

Alors ok il est impressionnant, mais il est pas méchant, franchement c’est pas un mauvais gars. Tu vois c’est le genre ingénieur informatique, avec des t-shirts un peu cools tout ça, moi je le visualise plutôt beau gosse (petits rires)

Oui bah on va se faire plaisir hein c’est mon cerveau okay (rires), donc tout à fait dans mon style, les cheveux longs, un peu costaud, un peu dadbody tu vois (petits rires), grand, l’air sympa et tout, un peu le genre Russel Crowe de l’époque Gladiator si vous voyez? (le public fait des ouais approbateurs)

 

retour scène

 

Bon pas le vrai Russel Crowe (rires), nan mais même dans mon cerveau on a pas le budget en fait ((rires), mais pas loin, pas loin (petits applaudissements, je suis surprise) oh ok vous aussi vous kiffez Russel Crowe en fait ? bien ! bien ! vous allez kiffer mon deuil c’est cool, c’est cool, (ironique) cool cool cool (rires)

 

Donc voilà j’ai ce mec là, l’intérimaire, le prestataire de service, le… je sais pas, le chargé de mission, (rires) qui traine dans les bureaux de ma tête mais touuuuuute la journée.

 

Intérieur jour dans bureaux inc. On voit plusieurs scènes de Deuil qui glande dans les locaux et qui n’a rien à faire. Il y a beaucoup d’autres gens qui bossent ou se déplacent. Ex : il boit son mug en regardant les autres travailler, il joue avec la photocopieuse, mange des trucs, il marche lentement dans dans les couloirs, il regarde les gens travailler au loin d’un air chelou mais décontracté, il fait des trucs avec les stylos, il boit beaucoup de café, il joue avec les élastiques, ad lib sur idées et propositions et possibilités du terrain. Le son du spectacle continue par-dessus.

 

Alors il fait que glander hein, il fout rien, mais alors vraiment rien, mais bon en même temps c’est pas de sa faute, parce que moi clairement je le laisse pas bosser, on va pas se mentir. Il a rien demandé je sais, mais bon en règle générale quand je le vois je l’ignore, dès qu’il essaie de faire un truc je lui dis hop hop hop tu fais quoi là, non non ça tu touches pas, laisse-moi tranquille, on voit ça plus tard, hein et ensuite je me barre, je lui donne rien à faire donc bah forcément il s’ennuie.

 

Retour scène

 

(petits rires) Mais ouais mais bon moi j’ai tous les autres trucs à gérer là donc bon un deuil d’amitié t’es mignon, mais la flemme quoi (petits rires). Je veux dire tout ça c’est super dur, super douloureux et tout, et surtout c’est pas vraiment le bon timing.

 

Retour bureaux cerveau inc, Deuil continue ses conneries, toujours plus loufoques, toujours plus gênant pour tout le monde. Il empêche clairement les gens de travailler. On m’entend toujours sur scène

 

Donc bah comme lui de toute façon il va pas partir avant d’avoir fini sa mission, ben il est là, il fait des trucs chelous dans ma tête. Il emmerde tout le monde, il finit tout le café, il m’agace, clairement il empêche ma boite crânienne de fonctionner correctement mais je peux juste pas le virer quoi.

 

Retour scène

 

Parce que je suis pas sa cheffe en fait. (rires)

Nan mais c’est vrai quoi, c’est le genre de trucs que tu fous un peu sous le tapis, t’as pas envie de t’en occuper, mais il arrive un jour où bah t’as plus trop le choix, tu fonctionnes plus. Donc comme j’en avais un peu marre qu’il me désorganise le service, un jour ça m’a pris, j’ai fait allez hop, réunion.

 

Intérieur jour bureaux. Je rentre dans le bureau de Deuil en trombe, il est en train de jeter des boules de papier dans une corbeille, il est surpris de mon arrivée. Le son est celui du bureau.

 

Moi (d’un air pressé et déterminé) : allez hop, j’en ai marre, on va régler ton truc là, au boulot, réunion. Maintenant.

Deuil (pris de court) : euh là maintenant ? 

Moi (autoritaire) : Là maintenant.

Je sors de la pièce, il se lève, rassemble des dossiers en catastrophe (certains tombent au sol, il les ramasse) et me suit précipitamment.

 

Intérieur jour salle de réunion. J’entre en premier, toujours l’air pressé et déterminé. Deuil me suit avec des dossiers en pagaille, l’air un peu affolé. Les dossiers lui glissent des mains sur la table, une partie des papiers tombent par terre, c’est très fouillis, on sent que Deuil n’avait pas prévu cette réunion du tout et que tout ça se fait dans la précipitation. Je roule des yeux, soupire et le regarde avec désapprobation. On s’assied autour de la table de réunion.

 

Moi (déterminée, sérieuse) : Bien. Ca fait combien de temps que t’es là toi déjà ?

Deuil (reprends son sérieux) : ah bah depuis presqu’un an maintenant.

Moi (décontenancée) : un an ? Déjà ? ah ouais…

Deuil (déjà plus sûr de lui) : bah oui, moi j’attend de pouvoir avancer en fait. Tu m’ignores depuis tout ce temps mais tu sais que je peux pas partir tant que mon boulot est pas fini.

Moi (agacée mais honteuse) : oui oui, je sais oui. (pause) (embêtée et attristée) Désolée, j’aurais dû m’occuper de toi avant, j’avais d’autres choses à gérer.

Deuil (compatissant et doux) : je sais oui, j’ai vu tous les dossiers passer. Ca a vraiment pas été une année facile pour toi.

Moi (pensive et attristée) : ouais… (pause, deuil pose doucement une main compatissante sur ma main, je suis d’abord touchée, mais après une pause je l’enlève vivement et me reprend) Bon euh du coup, pour gérer ton truc là, tu as des propositions ?

Deuil (se reprend, sérieux) : Alors oui, en fait j’ai plusieurs choses, tout est déjà prêt, c’est une intervention clé en main si tu veux, j’ai plusieurs propositions et toi tu n’as qu’à choisir l’une des options, ou plusieurs, de toute façon faudra toutes les faire à un moment ou un autre. (avec un léger ton de jugement) Alors jusqu’à présent on avait surtout fait beaucoup beaucoup de déni hein, mais je pense que ça serait bien aussi de (insiste sur le RE de refaire) REfaire un petit peu de tristesse ? ou de la colère ? (il me montre des dossiers avec écrit COLERE et TRISTESSE en grosses lettres dessus, il attend que je prenne une décision)

Moi (agacée et impatiente) : Nan nan mais ça c’est bon, tu m’as proposé tout ça déjà, là je veux qu’on avance en fait. Propose-moi un truc nouveau.

Deuil (légèrement décontenancé) : Ah euuuh (il cherche dans ses papiers, l’air un peu pris de court et pas très content de se faire bousculer comme ça. Il trouve le dossier qu’il cherche mais hésite à me le montrer) Alors (pause hésitante) j’ai peut-être quelque chose.

Moi (intriguée) : Ah ?

Deuil (sûr de lui) : Oui oui je pense que ça pourrait te plaire. Tu te rappelles ce matin quand tu as vu un post sur instagram qui t’as vachement marqué ?

Moi : (fonce les sourcils, air pas convaincu) : euuuh ouaiiiis.. je sais plus ?

Deuil (essaie de me convaincre) : c’était une magnifique vidéo inspirante sur fond de coucher de soleil et de musique apaisante qui disait (avec emphase) « tu as le droit de pardonner » (il fait de grands gestes avec les bras)

Moi : (regard -_-)

Deuil (continue sur sa lancée sans se laisser décontenancer, avec emphase) : je me disais comme ça qu’en fait, t’es pas obligée d’y renoncer à cette amitié. Si tu veux tu peux lui pardonner tout ce qui s’est passé, tu effaces tout d’un coup de gomme magique et tu peux redevenir son amie, comme avant, oui oui ! C’est facile et ça te fera moins souffrir (il se rapproche et pose sa main sur mon bras)

 

La lumière devient progressivement plus sombre, l’éclairage plus dur et menaçant.

 

Deuil (la main sur mon bras, enjôleur et compatissant) : Je sais comme c’est dur toute cette histoire pour toi. A quel point tu souffres. A quel point tu aimerais que rien de tout ça ne se soit passé. Je sais qu’en ce moment c’est difficile pour toi de tout concilier. Il y a une solution facile à tout ça. Tu sais qu’il est prêt pour redevenir ton ami, tu sais qu’un simple message suffira. Trois petits mots et tu retrouves cette belle amitié qui te manque tellement (il sourit, charmeur, et se rapproche encore un peu plus) Tout ça, t’es pas obligé de le vivre. C’est douloureux pour toi, mais ça pourrait être tellement plus simple. Oublie toute cette histoire, et redeviens amie avec lui. Il te manque, non ? Alors pardonne-lui et tout sera fini je te le promet.

Moi (effrayée, j’enlève mon bras précipitament) : Non. Non non non non on va pas faire ça nan. (il tente de négocier mais je ne le laisse pas parler) nan mais j’entend tes arguments hein, je comprends l’idée. Mais on va pas DU TOUT faire ça en fait. J’ai pas envie DU TOUT de redevenir son amie. Oui c’est vrai cette amitié me manque terriblement, ça c’est sûr, mais c’est la relation qu’on avait AVANT qui me manque. Maintenant c’est fini. Je peux plus être son amie. C’est PAS possible. Tu te rappelles un peu les vidéos que je t’ai fait visionner ?

 

Intérieur jour, on voit Deuil dans une salle vide et sombre avec un écran ou un vidéo projecteur en train de regarder des images sur un écran ou un mur. Les films sont vieux, de mauvaise qualité (ancienne VHS), on m’y voit jeune entourée de gens, en train de fêter des anniversaires, de parler à la caméra, de courir en riant dehors de nuit, de faire du jeu de rôle, d’écouter quelqu’un jouer de la guitare et de rire sur un canapé. On continue à entendre ma voix de la salle de réunion, on entend un peu le son de la vidéo, les chants d’anniversaire et les rires, mais en sourdine.

 

Moi (triste) : Tu as vu la relation qu’on avait. Tu as vu les moments merveilleux qu’on a traversé. Tous mes souvenirs. Tu les as tous visionnés. Tu sais à quel point ils sont importants pour moi. Tout ce que ça signifie dans ma construction personnelle, et à quel point c’est une part importante de mon histoire. Oui, c’est vrai, tout ça, aujourd’hui ça me manque affreusement. J’aurais voulu pouvoir continuer à vivre tout ça.

 

Retour intérieur jour salle de réunion. La lumière est redevenue douce

 

Deuil (essaie de me convaincre, mais d’un ton plus doux) : Justement, tu peux le retrouver facilement. Tu sais qu’il te suffit d’un message. Un seul message pour lui dire que tu lui pardonnes et tu retrouveras tout ce qui te manque tellement.

 

Retour sur la salle de visionnage. Deuil continue à regarder des films, plus récents cette fois, où on voit mon meilleur ami et moi en train de discuter assis devant un fleuve.

 

Moi (triste) : Je ne peux pas. Tu sais que je ne peux pas. Ce qui s’est passé…

 

Dans la vidéo mon ami me parle mais je m’en vais. Il essaie de me retenir mais n’y parvient pas. La vidéo se termine. Retour à la salle de réunion.

 

Moi (triste puis déterminée) : Non. Je ne peux pas. Pas de marchandage. Pas de retour en arrière.

Deuil (sérieux) : Alors très bien, mais alors dans ce cas on fais quoi ? On repart sur du déni ? (il sort son dossier DENI et me le montre)

Moi (déterminée) : Non. On part sur de l’acceptation.

Deuil (léger air surpris) : l’acceptation ? tu es vraiment sûre ? je sais pas si tu es vraiment prête pour ça, peut-être qu’un peu de colère en attendant… (il fouille ses dossier à la recherche du dossier COLERE)

Moi (déterminée) : Non. On va faire l’acceptation. (il cesse de chercher, surpris par ma détermination) Installe-toi là, je vais aller chercher du café et des trucs à manger parce que ça va prendre du temps, on va s’y atteler une bonne fois pour toute et on règle ça. Allez hop ! au boulot !

Je quitte la salle d’un pas décidé, Deuil sort lentement son dossier ACCEPTATION et l’ouvre, regard caméra avec un petit sourire satisfait.

 

FIN

 

Début générique, TITRE du film puis images de moi qui salue la salle de spectacle et qui suis applaudie par le public. Fondu au noir, fin du générique.

 

[insertion bêtisier]


mercredi 2 octobre 2024

Chat noir

 Je tourne en rond sur cette idée. Sur cette envie de ressentir l'amour de quelqu'un. Son regard sur moi, voir sa joie d'être près de moi.


On me dit "sois heureuse avec toi-même, c'est ton amour à toi qui compte". Mais les gens qui me disent ça sont tous en couple. Ils ne rentrent pas tard pour trouver un lit vide, ils ne sont pas seuls dans les moments où leur cœur se déchire, c'est facile dans ce cas de me dire de m'aimer toute seule.


J'apprécie ma solitude. j'apprécie de pouvoir me lever à l'heure qui me plait, me coucher à l'heure qui me plait, allumer toutes les lumières à 1h du matin et écrire, faire du bruit, faire du thé, et ne pas avoir à rendre de compte. A personne. J'ai rendu des comptes toute ma vie, avant de partir de mon mariage, de quitter cette cage dorée où je ne pouvais pas faire un seul mouvement qui ne soit commenté, souvent en négatif. Je ne faisais rien de bien. Toute ma vie je me suis entendu répéter que je ne faisais rien de bien. Encore aujourd'hui, certains de mes proches continuent à penser que je fais n'importe quoi. Ne me donnent aucun crédit, ne croient pas en mes capacités. Et quand on s'entend répéter ça toute sa vie, on en est imprégné, englué, on a les plumes engoudronnées, on oublie qu'on sait voler. On a peur de s'envoler.


Aujourd'hui j'ai peur qu'il soit trop tard, peur de ne jamais rencontrer une âme qui me rende heureuse, peur de trop en demander. Peur que mon cœur se soit trop renfermé sur lui même et qu'il ne sache plus s'ouvrir. Plus jamais. Peur de ne plus savoir comment m'y prendre. Peur de ne plus plaire. Peur que mon corps vieillisse, au contraire de mon esprit qui semble coincé toujours au même âge, et que petit à petit l'écart se creuse. Les gens de mon âge m'ennuient. J'ai peur de cette liberté. Je n'ai jamais été aussi libre, mais je ne sais pas où aller, j'ai la sensation d'avoir été lâchée en plein océan quand je n'ai jamais nagé qu'en me tenant sur les rebords d'une piscine municipale. C'est vertigineux. C'est angoissant. 


Je crois que c'est pour ça que je cherche tant une âme pour m'accompagner. Qu'on cherche tous quelqu'un. C'est pour atténuer cette angoisse du grand vide. De l'espace infini. 


Ce soir j'ai allumé toutes les lumières, j'ai fait du thé, je fais du bruit et j'écris. Il est 1h18 et je ne dérange personne. Et je suis seule. Et je pleure seule. Ca passera, demain au soleil il y aura du bruit et des gens et je danserai. 


Reviendra l'heure sombre des chats noirs.