samedi 28 septembre 2024

Trous

 Je suis celle qu'on envisage.


Celle qui suscite le désir, mais pas le désir de partager la vie, ni même de la connaître. Ou alors juste comme ça, superficiellement, histoire de ne pas être de complets étrangers.


Je suis celle dont on devient soudainement proche et à qui on a envie de parler dès lors qu'on découvre que mon corps est assez facile d'accès. Il n'est pas en libre service, mais ce n'est rien d'autre que mon corps. Ce n'est pas moi. Jouez donc avec tant que vous voulez, cette enveloppe n'est rien d'autre que ça, et vous ne savez rien de moi au final. Mais qui je peux être en vérité ne vous intéresse pas.


Moi ce qui me touche vraiment, c'est quand on essaie de savoir qui je suis. De savoir vraiment. Qu'on me questionne, qu'on écoute, qu'on partage son monde avec moi. Quand on s'intéresse à mon histoire, à mon univers intérieur, qu'est-ce que j'aime, et pourquoi. Qu'est-ce que ça raconte de moi. Quand on veut me montrer ce qu'on aime et pourquoi on l'aime, et espérer que je l'aimerai aussi. Quand on essaie, tout doucement, pour ne pas me faire mal, d'enlever l'armure que j'érige entre le monde et moi, ça me bouleverse. Quand on vient me chercher dans mon trou. Parce que la plupart des gens que je croise ne veulent pas connaître ce monde là ni essayer de me déterrer. Et que je sais que j'ai tellement à offrir, tellement plus que ces rencontres superficielles, tellement plus que mon corps.


Par le passé je gambadais, mon cœur et mon monde dans les mains, je les offrais à tout ceux qui atterrissaient sur mon île. Je pensais que s'ils passaient du temps avec moi c'est qu'ils voulaient savoir, me connaître. C'était naïf, mais c'était beau. Ca me manque parfois, même si j'ai beaucoup souffert de la désillusion, j'aimerais retrouver cette fraîcheur et cette beauté.


Aujourd'hui je regarde mon cœur tout blessé et je regrette que ses cicatrices l'aient durci. J'envie cette joie et cette facilité à s'ouvrir que j'avais auparavant. Maintenant je me protège, parce que mon cœur tient avec des bouts de scotch et qu'il a eu trop mal. Il ne veut plus souffrir, il en a eu assez. Alors il se calfeutre et érige des murs. Mais je me rend compte aussi avec le temps que la majorité des gens que je rencontre n'ont de toute façon aucune envie de les franchir ces murs. Ils ne s'intéressent pas à ce qu'ils cachent, il ne voient que mon corps et ce qu'il peut leur offrir, ils profitent du moment passé avec moi et m'oublient. Ou parfois ils ne m'oublient pas, mais ils ne veulent quand même pas entrer, ça ne les intéresse pas. Je ne les intéresse pas, même quand ils prétendent le contraire.


Je suis celle dont on profite. 


Oh je suis tout à fait consentante, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que derrière cette vie physique, ces relations, se cache un besoin d'être vue. Je continue à chercher la personne qui voudra me voir moi, qui verra dans mes yeux que tout ca n'est qu'une façade et qu'il y a derrière une prairie fleurie et une foret mystérieuse. Et qui aura envie que je l'emmène visiter. Qui aura envie d'y construire une cabane et d'y rester un peu.


C'est drôle, je viens de réaliser que toi tu veux creuser. Tu veux savoir. Mais pour autant je ne crois pas que tu veuilles me voir moi, je ne sais pas ce que tu veux vraiment découvrir. Je ne suis pas ton amoureuse, et tu n'es pas mon chéri. Ce n'est pas une question d'étiquette, c'est juste que toi aussi tu ériges un mur et que tu ne me laisses pas cette place dans ta vie. Tu agis comme un amoureux, mais tu me rejettes dès lors que je te le fais vaguement remarquer. Je ne sais pas si c'est parce que tu te mens à toi même ou si tu me mens à moi, ou si c'est juste moi qui interprète mal tes attentions, tes intentions, ou si tu agis comme ça avec tous les gens que tu approches. Ca m'intrigue et me questionne. Est-ce que je projette mes envies à te voir devenir si proche de moi et à m'imaginer que j'ai une place à part ? Je n'attends rien de toi pourtant. Je ne sais pas si je suis encore capable d'attendre quelque chose de quelqu'un, je ne crois plus en la douceur des caresses, ni en la profondeur des baisers. Je ne crois plus qu'ils ont une signification. Tout ça touche ma clôture extérieure mais rien n'entre dans mon jardin. Je ne sais pas si je suis encore capable d'en ouvrir la grille.


Je ne sais pas si je suis capable d'aimer encore. Et pourtant je voudrais aimer, être aimée, vue, comprise, écoutée, je suis fatiguée d'être seule avec moi-même. Je m'aime beaucoup, j'ai une vie sympa avec moi, mais où est le sel de se satisfaire de son propre regard ? Mon enfant intérieur se demande pourquoi personne ne le voit, et pourquoi il n'y a que mon corps en bois qui danse. Mon cœur est calme, pris dans la glace, arrêté, en attente. Il attend qu'on vienne le chercher. Il ne sait plus faire le premier pas.


J'ai moins tendance à essayer de franchir les murs de ceux que je rencontre, je m'en rend compte. Peut-être que tout le monde se protège au final ? Je trouve ça triste. J'aimerais te découvrir, te savoir, t'anticiper. J'aimerais comprendre, j'aimerais te marquer, mêler mes souvenirs, me chauffer à la chaleur des tiens. J'aimerais découvrir ce que tu caches et l'entourer de mes bras, te montrer que j'aime tout de toi, même les côtés sombres. J'aimerais ressentir ça. Et te faire ressentir ça. En suis-je encore capable ?


J'observe les gens s'afficher, par leurs vêtements, leurs tatouages, les accessoires dont ils s'affublent, ils montrent leur appartenance, leur communauté, leurs valeurs, leur monde. Je ne le fais pas. Je reste mystérieuse, impalpable, passe-partout. Pas à dessein, c'est juste comme ça que je suis. On peut m'apercevoir dans un détail minuscule, un clin d'œil visible seulement de quelques initiés. Les vêtements que je porte ne disent rien du monde fantasque que je cache, mes tatouages ne sont pas le reflet de mon âme, mais si on se penche sur moi et qu'on me chuchote "qui es-tu ?" alors je me dévoile, je fleuris instantanément. Peut-être que je demande trop d'effort à l'autre. Peut-être que ce pseudo mystère, ce dragon devant mes portes et ces murs érigés découragent. J'aimerais susciter la même curiosité que j'ai pour ceux que je rencontre. Avec la même naïveté, la même fraicheur, je suis avide de découvrir, de rencontrer. Mais je m'épuise dans ces relations. J'emmagasine, j'absorbe des bribes d'êtres. Je les oublie quand je vois que c'est à sens unique. Du moins j'essaie. 


Je suis fatiguée. Je suis lassée de cette ronde de corps, de ces répétitions, de ces moments inutiles et stériles. J'aspire à la douceur d'un feu, d'une compagnie qui m'aimerait moi, qui me verrait moi. Et dont je serais la personne préférée. Pas la seule, pas l'unique, juste la préférée. Et marcher. Sentir ta présence à mes côtés, qui ne m'étouffe pas ni ne me contraint. Qui m'accompagne et m'observe vivre et grandir. Je veux t'observer aussi et te voir t'épanouir, découvrir ton monde, l'intégrer au mien, mêler nos lumières et nos couleurs en te laissant explorer tes propres chemins, que tu reviennes rempli de nouvelles expériences. Qu'on les admire ensemble comme autant de cailloux merveilleux. J'aspire à cette chaleur.


J'ignore simplement qui tu es et si je te rencontrerai jamais. Mais saches que tu me manques.



dimanche 22 septembre 2024

Lacrimosa

 "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé"


Et qu'en est-il quand on a éjecté l'être qui vous manque volontairement ? Et qu'on s'est isolé tout aussi volontairement en pensant se faire du bien et qu'au final on se retrouve tout seul ?


Je vais rentrer.


Je vais aller le pleurer entourée des bras et des douceurs de ceux qui comptent pour moi, et pour qui je compte aussi, parce que maintenant que je regarde ma solitude, je sais de quoi j'ai vraiment besoin.


Vient le temps des larmes chaudes.



mercredi 18 septembre 2024

La boite

 J'ai une boite.


Là, dans ma tête. Une petite boite, une boite en plastique, noire, opaque, pas très grande, mais drôlement lourde.


Dedans il y a une soirée. 


C'est drôle parce que cette soirée avait de jolies choses dedans. Les vitrines de Noël des grands magasins à Paris, une soirée folle à des centaines de kilomètres de chez moi, prendre le train juste pour le voir, passer la soirée avec lui, et repartir au matin, étourdie mais enchantée d'avoir pu se croiser le temps d'un moment magique. Ca aurait pu être magique, un beau souvenir. Vraiment pas le genre de soirée qu'on range dans une boite noire et opaque.


Elle a bien commencé cette soirée. Un restaurant charmant, un verre de vin, des retrouvailles, des gestes et des paroles pour me chauffer un peu. Beaucoup de gestes. Un peu trop, j'ai dû le calmer. Il a écouté. Un peu.


Et puis sa chambre. 


Il n'écoutait pas.


J'ai accepté, refusé, c'était confus. Il y a eu des non, et des rires parce que j'avais confiance en lui, même si je trouvais qu'il n'écoutais pas, j'ai dû parfois m'affirmer un peu fort. Il écoutait. Un peu. Pas longtemps.


Et puis il n'a plus rien écouté du tout. 


Et j'ai fini par rester là, inerte, sidérée qu'il se passe ça. CA.


Comment il pouvait se passer CA ? Là ? Maintenant ? Ca pouvait pas être lui, ça pouvait pas m'arriver avec lui. C'était en train d'arriver avec lui. J'ai quitté mon corps.


Et puis j'ai tout rangé dans cette boite.


Et pendant des mois je l'ai laissée sur une étagère, là, dans ma tête. Je la voyais parfois, je passais devant sans vraiment la regarder mais je savais qu'elle était là, et je savais qu'un jour il faudrait que j'en fasse quelque chose.


Cette semaine je vais aller le voir. Et lui ouvrir ma boite. Lui montrer ce qu'il y a dedans. Il SAIT ce qu'il y a dedans. J'ai juste besoin de lui montrer.


Je n'attend pas d'excuses, je n'attend pas d'explications. Je n'attend rien.


Je vais juste ouvrir ma boite, à lui je vais dire au revoir, et ensuite je vais ranger cette boite, qui je l'espère sera un peu moins lourde, dans un autre placard. Un qui sera moins visible, moins présent dans mon quotidien. 


La boite existera toujours. Je vais juste arrêter de passer devant tous les jours. 


Et peut-être que parfois je l'oublierai.